Le corps obscur de la lumière

Publié le par la freniere

La terre serait meilleure sans la présence de l'homme. À leur corps défendant, les poissons lèchent un ruisseau de pétrole. Les vieux cherchent leurs clefs, mais les nouvelles portes s'ouvrent avec une carte magnétique. C'est l'âme qu'il faut changer, non la couleur des murs. Il y a sûrement un rapport entre la mort d'un homme et celle d'une pierre. La parole s'inscrit entre la soif et l'eau. Je fouille de la langue le corps obscur de la lumière. Les fantômes du réel se confondent avec les hommes de l'imaginaire. Embrouillée dans les chiffres, la planète vomit. Le corps de la vérité dérape entre les crottes de chien et les somnifères. Le temps a beau être une source, la mémoire est une poubelle, un seau troué recueillant l'eau du souvenir. Si l'homme rêve d'avoir des ailes, les oiseaux chient sur les statues et les automobiles.

 

Il faut plus d'élan pour ne plus bouger que pour avancer. Le ciel ne protège de rien et la terre tremble quelque fois. Le lierre s'accroche où il peut, l'arbre à sa terre. L'homme croit sauver le monde, mais il court à sa perte en jouant aux apprentis-sorciers. Au guichet de la vie, l'amour est le dernier de la file. Le pain vient à manquer quand arrive son tour. La banque a tout raflé, des éteules sur le sol aux miettes sur la table. Embrassés par le vent, les arbres se touchent pour ne pas tomber. Il faut vivre parmi nos gestes et habiter nos mains. Mes épaules s'appuient sur les épaules du paysage. Des baisers brillent dans la poussière. Les plantes se bouturent et s'aboutent.

 

Tous ceux qui pensent avoir raison ne savent jamais de quoi. L'air est chargé d'une poussière d'images. Du face à face à l'interface, on finit par ne plus rien voir que les slogans publicitaires. Le temps piétine où personne ne marche. L'air bouge tout autour. On peut mourir, mais on respire. Chaque instant est un clin d’œil de l'éternité. Le vide entre les corps se remplit de présence.

 

Les mains ont changé leurs rapports à la chose. Elles massacrent maintenant ce qu'elles aimaient toucher. Les composants du monde macère dans l'humus, sauf les ordures de l'homme. Imperméables au sel, des cannettes en plastique rongent le fond des mers. Le pétrole se mêle aux sang des massacrés. Sans l'appel du coucou, les villes ne s'éveillent qu'au bruit des tiroirs-caisses et des écrans de la Bourse. Le Dow Jones grossit entre deux morts tout frais. Les yeux sans regard font mal jusqu'à la cécité.

 

La pierre qu'on dit muette se taille dans le bruit. La chute d'un homme peut le mettre debout. Nos regards collent sur tout, cherchant la faille, la fêlure, le revers des choses. Je me sens comme en cage. Les fenêtres sont hautes et les pensées sont basses. Je m'évade en écrivant, en lisant, en rêvant. Je m'évade par la trouée des pages. Je goûte les lettres une à une. Mes mains s'éveillent bien avant moi. Elles préparent le café et taillent mes crayons.

 

Tant qu'à perdre son temps, il vaudrait mieux inventer des armes qui conviennent à ceux qui les refusent. Dans le véhicule de vivre, l'amour a des ratés. Le moteur rote et puis repart malgré les bielles qui s'encrassent. Le visible et l'invisible se côtoient. Les ailes des oiseaux ne font pas que voler, elles parlementent avec le vent. Les grains de sable se reconnaissent entre eux. Accordé au réseau de la sève, il est rare qu'un érable s'ennuie.

 

Chaque saison en cache une autre. La sève coule de l'une à l'autre. L'été s'écrase en plein fracas. Il suffit d'une caresse pour éloigner le malheur, faire éclater la haine en parcelles de rosée. L'amour inemployé me sert de boussole. Tant de caresses attendent au bout de chaque main. Je voudrais vivre au ras de l'herbe, à la hauteur des nuages, dans l'odeur du pain frais et les bruits de papier, mêler l'horizontale avec la verticale. C'est en souriant que je voudrais mourir et le reste du temps grimacer de bonheur.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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