Mise en lumière

Publié le par la freniere

Mise en lumière

Impossible de rater Michel La Veaux dans une foule. Grand gaillard, le directeur photo (Pour l’amour de DieuLe démantèlement) est de surcroît doté d’un rire reconnaissable entre tous. Invité du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ), il est du jury de la compétition internationale. Ça tombe bien, car on se demandait où il en était avec son projet de documentaire sur Jean-Claude Labrecque, géant du 7e art et maestro de la direction photo, lui aussi. Eh bien, il se trouve qu’il le tourne en ce moment même, révèle-t-il en se délestant de ses fonctions officielles le temps d’un entretien.

 

Ce film, Michel La Veaux en parlait déjà au moment de la production de son documentaire Hôtel La Louisiane. D’emblée, il faut savoir que Jean-Claude Labrecque est l’une des idoles.

 

« J’ai su assez jeune que je voulais être directeur photo. Michel Brault et Jean-Claude Labrecque étaient pour moi des maîtres absolus. Ils étaient mes héros. Avec le recul, je me considère chanceux d’avoir eu des héros québécois. Lorsque Michel est décédé, j’ai eu doublement de la peine, d’une part de le perdre, et d’autre part parce que j’ai constaté qu’aucun documentaire, un vrai documentaire de cinéma, ne lui avait été consacré, juste à lui. Et tout de suite, j’ai pensé à Jean-Claude, et il m’est apparu impératif que cette erreur-là ne soit pas répétée. »

 

Hommage au bâtisseur

 

Né à Québec en 1938 et fait orphelin deux fois plutôt qu’une après le décès prématuré de ses parents adoptifs, Jean-Claude Labrecque entra à l’Office du film du Québec (OFQ) à 18 ans. Débrouillard, et vite passionné, il parcourut le pays d’est en ouest, du nord au sud, apprenant ce faisant un métier vis-à-vis duquel il devint extrêmement exigeant.

 

Comme réalisateur, on lui doit des fictions mémorables aux accents de vérité, commeLes smattes et Les vautours, et des documentaires intimes sur des poètes (Michèle LalondeGaston MironMarie Uguay), des athlètes (Jeux de la XXe olympiade), des politiciens (À hauteur d’homme)… Il a souvent monté ses films, les a toujours scénarisés.

 

En tant que directeur photo, notamment sur Le chat dans le sac de Groulx, À tout prendre de Jutra, La vie heureuse de Léopold Z. de Carle, et Entre la mer et l’eau douce de Brault, il a brillé. Surtout, il a innové.

 

« Jean-Claude est un bâtisseur de notre cinéma, note Michel La Veaux. Dans ma profession de chef opérateur, de directeur photo, Michel [Brault] et lui ont pour ainsi dire tout inventé ici. Ils n’ont pas eu le choix, mais ce qu’ils ont créé constitue un héritage immense. Jean-Claude est un virtuose qui aime les extrêmes ; l’entre-deux l’ennuie. Sa maîtrise des instruments est incroyable. Je pense par exemple à son filmEssai à la mille : la NASA avait envoyé un objectif de 1000 millimètres [qui contient plusieurs lentilles] à l’ONF, où on devait vérifier les optiques. Dans un outil scientifique destiné à filmer des lancements de fusées, il a tout de suite perçu le potentiel artistique, poétique. »

 

Dès le moment de la conception, Michel La Veaux n’envisageait pas un documentaire traditionnel. Cela n’aurait convenu ni à son sujet ni à lui.

 

« Jean-Claude possède une telle rigueur tout en étant complètement, complètement passionné par la lumière. Je partage ça avec lui : la passion de la lumière. C’est ce qui a guidé mon approche. La recherche de la lumière, la quête de la lumière, à travers une vision du cinéma qui va au-delà de la technique ; qui pousse plus loin. Et comme c’est ça qui nous anime tous les deux, je voulais qu’on parle de ça, à la caméra. Je voulais faire un film de cinéma parce que Jean-Claude ne mérite pas moins que ça. »

 

Fort de la participation enthousiaste de Jean-Claude Labrecque, Michel La Veaux a d’ores et déjà filmé du matériel dont il est heureux. Dans le milieu, c’est connu, le premier est une source inépuisable d’anecdotes de récits de tournages incroyables.

 

« Il a un tel savoir à transmettre. Et il a un front de boeuf ! Pour son documentaire La visite du général de Gaulle au Québec, il a foutu l’aide de camp du général dehors et il a pris sa place dans la limousine. Il a fait stopper le croiseur militaire qui transportait de Gaulle sur le fleuve afin que son équipe et lui montent à bord avec de l’équipement. Ça paraît impensable, et pourtant, il l’a fait. Il a fait tout ça, et bien d’autres choses. Mais toujours pour servir son sujet. »

 

Et pour servir les intérêts supérieurs du cinéma.

 

Démarche humaniste

 

Outre son apport artistique et technique, Michel La Veaux veut célébrer la démarche humaniste de Jean-Claude Labrecque. « Il le dit : son but est de filmer à hauteur d’homme. C’est pas pour rien que son film sur Bernard Landry s’intitule comme ça, mais ça s’applique à l’ensemble de son oeuvre. Jean-Claude a toujours eu, et a toujours à ce jour, cette préoccupation de trouver la meilleure manière de saisir l’humanité de son sujet. »

 

À cet égard, Michel La Veaux estime que Jeux de la XXe olympiade est exemplaire.

 

« Ceux qui ne l’ont pas vu pensent parfois, à tort, qu’il s’agit d’une simple commande. C’est infiniment plus riche. Jean-Claude y filme les athlètes avant et après les compétitions : ç’a l’air de rien maintenant, mais c’était inusité ; on ne faisait pas ça comme ça. C’est un film émouvant. Pendant l’épreuve du 4 x 100 mètres relais, il a placé sa caméra au centre du Stade olympique et il a réussi à filmer la course en un seul plan : un panoramique de 360 degrés hallucinant. Ça, c’est du cinéma. Je suis retourné sur place, avec lui. Je l’ai filmé au milieu de la piste avec la même caméra qu’il avait à l’époque. Je débute sur lui, puis je glisse vers un écran géant sur lequel est projetée la scène en question. À ma manière, en captant le moment, j’ai tâché moi aussi de faire du cinéma. »

 

On a hâte de voir le résultat, un documentaire qui promet d’être, comme il se doit, à hauteur d’homme. D’un grand homme.

 

François Lévesque     Le Devoir

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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