Quelque chose veille (extrait)

Publié le par la freniere

J’écris avec mes pas sur un fond de blancheur, avec les jours aux trousses et les mots en cavale. Le vent soulève sur la page les halètements de l’ombre. Je peux parler avec les faiseurs de pain, les semeurs de graines, les regardeurs d’oiseaux mais je ne sais que dire en face d’un comptable. L’absence d’une langue fait de nous des sans-abris. Il fait froid sans la maison des mots. Je cisèle la vie avec les instruments du vrai, le bois, la pomme, la cannelle… Tout recommence sans jamais être pareil. Il pleut sur le silence. Les chemins se lèvent en souriant. Ils montent sous mes pas vers la montagne en neige. Le texte à lire est blanc.

 

Penché sur le tronc, nous ne pénétrons pas jusqu’au cœur de l’aubier, dans l’écoulement de la sève. Nous restons sur l’écorce, à moitié dans les mots, à moitié dans les gestes. Nous percevons à peine la sagesse des racines. Je voudrais écrire dans la langue des langues, dans la partie charnelle du silence, faire trembler le néant d’une simple chiquenaude, forcer les serrures du vent. La source constamment se refait un visage. L’impudeur du ciel se transforme en nuages.

 

La neige aspire à dire l’illimité du monde. Quelques brins d’herbe allègent les blessures de l’hiver. Un seul cri d’oiseau défie la rhétorique. Chaque saison exprime des sentiments extrêmes. Pour les ivrognes du réel, l’apparence est un baume. La mort n’est qu’une pierre tombale. Ils ne voient pas s’ouvrir les portes de l’espace. Ils ignorent l’économie des pierres, l’ascèse des orties. Devant l’éternité, le parfum des choses se déclare invalide. Porté pâle à jamais dans l’usine à salaire, je renonce à l’avoir. Je préfère au mental l’extase d’une fraise, le livre de l’humus, le pain donnant réponse à la question du blé, la pulpe qui surit sous la vapeur des jours, les papilles de l’ombre savourant la lumière. Je n’attends rien de cette époque que des plaisirs fugaces. L’odeur de la musique m’attire vers ailleurs. Je me nourris d’un rien où tout devient possible.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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