Rendre la vie

Publié le par la freniere

À Yves Heurté

Rendre la vie possible, c'est tendre à l'impossible. Du réel des choses à l'infini verbal, il suffit d'un crayon pour tracer l'inconnu. Il ne faut plus amputer l'amour de ses mots ni la prière de ses gestes. Quand chaque pas est unique, tous les pas n'en font qu'un. Il arrive que le jour efface ce qu'on écrit la nuit. Le contraire est aussi possible. Chaque mot est son contraire. Chaque homme est à venir. Chaque image est son propre réceptacle. J'écoute la musique dans la maison des signes. Elle dissout la pesanteur des idées. La flamme des cierges éteints continue de briller quelque part. Que Dieu existe ou pas, je prie chaque matin en même temps que les arbres. Je n'ai plus peur de parler seul.

Je cherche la musique dans les mots comme la fleur dans ses pétales. Il n'existe pas de chose complète. Chaque geste est un balbutiement. Il faut pousser les mots sur le bord de la page, l'hématome du rêve sur la peau du sommeil. J'écris dans la polysémie du temps, le coin secret des choses, les larmes qu'on retient. La lumière qu'on accumule peu à peu ne s'allume qu'à la mort mais son furtif éclair nous permet d'avancer. Quand on écrit, la main continue où la pensée s'arrête. C'est là que commence l'espoir.

Quand on met du rêve entre parenthèses, il arrive qu'on y reste. On creuse avec des mots pour trouver la sortie. Une sagesse commune fait luire les étoiles. Une même caresse frissonne sur la mer. Le temps est blanc avant qu'on le regarde. Je marche dans mes bras pour atteindre mes mains. Il suffit d'une mouche pour réveiller l'espoir. Chaque intervalle entre les mots porte un sens. Chaque nuance équilibre l'image et soutient la couleur. Parfois les fruits mûrissent à reculons pour mieux recommencer. Le derrière rejoint le devant. Les parallèles se touchent.

Dans le tonnerre du temps, chaque heure est un éclair. Il y a toujours quelques abeilles aveugles dans un essaim de regards, une vague de calme sur la mer en furie. Sur un texte sans fin, je pousse les mots du bout du pied. Je mets la table des images pour accueillir la visite. Je sers au vent quelques voyelles, des syllabes au soleil, des parenthèses de lune aux étoiles orphelines. Je trace mes poèmes dans la sciure de bois. Le lac étrange dans les yeux de mon loup éclaire mes nuits blanches. Je promène une poignée sans valise, une vague cherchant sa mer. Entre le heu et le hum, toute une galerie de sons tire la langue. Les mots croisent leur encre. Les fonds d'image ergotent. La musique des voyelles refait son plein d'écho.

Sur la cimaise du rêve, il ne reste qu'un clou à la place du tableau. Je fus longtemps dans le coma. J'y reviens quelque fois comme un chat dans un sac, la fève dans la cosse, la sève dans l'écorce. Je m'agrippe à la nuit. Je branche mes cinq sens aux rêves utérins. Le doigt des mots vient me toucher la peau. Il est comme une flamme dans une église éteinte, un cœur sous la chemise. On entend les choses tirer leur ombre, les hommes faire crier leur âme. On entend l'herbe sous la neige qui étire ses muscles. La main sur une écorce, je prends le pouls des arbres.

Au matin, dans l'atelier du peintre, tous les oiseaux sont blancs. Ils se colorent peu à peu. Le froid ne cache rien des blessures de l'eau. On entend le silence dans le bruit de la neige. Il faut regarder l'homme avec des yeux d'oiseau. Quand tout se change en eau, j'écris avec la terre. L'été prépare sa venue dans les tombes encore vides. Le bord de chaque chose ne touche jamais le bord. Le haut rejoint le bas dans une goutte de pluie. Le ciel a des racines au soubassement des choses. Sur la broderie du temps, le vol d'un oiseau est une maille à l'envers, le pas d'une fourmi une maille à l'endroit. Tous les fils s'harmonisent dans le motif commun.

Quand les secondes s'évaporent on perçoit l'infini.


Jean-Marc La Frenière

le 22 février 2006

Publié dans Prose

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