Hommage à Forcier

Publié le par la freniere

Hommage à Forcier

Marc-André Forcier

Il crée comme il aime, comme "on" aime, comme j’aime


Le public québécois, celui qui aime vraiment l’art cinématographique, a, en cet automne 2016, la chance insigne de pouvoir se rendre dans un cinéma pour savourer le superbe film de Marc-André Forcier : Embrasse-moi comme tu m’aimes.

Forcier est un cinéaste dont on peut dire, sans grand risque d’erreur, que ses étonnantes et émouvantes créations sont hors norme. Son cinéma a toujours été, depuis une cinquantaine d’années, un authentique cinéma d’auteur, un cinéma éminemment personnel, indiscipliné, insoumis, indépendant et de grand cru, comme peut l’être un grand vin. Si François Rabelais revenait, il dirait probablement que le cinéma de Forcier évoque ce que lui, il appelait "la dive bouteille". L’écriture cinématographique de Forcier se rapproche très probablement de ce que Christine Escarmant, qui a beaucoup analysé l’œuvre de Rabelais, appelait «l'enthousiasme vinifique de l'écriture rabelaisienne».

Embrasse-moi comme tu m’aimes développe une écriture cinématographique particulière, une écriture qui diffère de l’écriture de nombreux films dont on espère ardemment qu’ils vont devenir des blockbusters rentables et de grands succès du box office. Plusieurs histoires s’entremêlent, s’entrecroisent et s’entrechoquent dans ce chef d’œuvre qui nous présente le Québec de 1940, tel que vu et imaginé par le grand Forcier. Le noyau principal de ces diverses narrations, c’est l’histoire de Berthe, jeune femme handicapée, laquelle est éperdument amoureuse de son frère jumeau, Pierre. On pourrait se dire que c’est encore une banale histoire d’inceste et de sexualité racoleuse. Mais il ne faut pas se tromper. Forcier met en scène une foultitude d’histoires entrelacées, lesquelles nous présentent des personnages truculents, insolents, non résignés et vivants. Ce sont des personnages "populaires" qui vivent ardemment et courageusement leur existence, avec ses bassesses et ses grandeurs. Ce ne sont pas des gnochons ou des minables.

Ce qui est certain, c’est que c’est un film dans lequel "la chair exulte", comme le disait Jacques Brel, ce qui n’en fait pas un minable film pornographique. Il arrive souvent que dans le cinéma de Marc-André, on voie coexister Éros, ripaille, bombance, gogaille, grivoiserie, paillardise, joyeuseté et gaudriole.

Le cinéma de Forcier n’est pas une apologie de l’alcoolisme ou de l’ivrognerie. Mais souvent, il présente des humains issus de milieux populaires, des humains comme les aimait François Rabelais, des humains qui aiment se "déglacer la glotte". Dans Embrasse-moi comme tu m’aimes, un personnage, plutôt tragique, brillamment interprété par Roy Dupuis, est un authentique vide-bouteille, et il est adroit du coude. Il sait tordre le cou à une bouteille et boire à tire-larigot

Denis Bellemarre a déjà écrit dans la revue Copie Zéro (1984) : «Il m’a toujours semblé curieux que l’on parle des personnages de Forcier comme des désoeuvrés alors qu’ils sont toujours en pleine activité ludique.» Formidable et pertinente observation!

Pour aimer les films de Marc-André (et il a déjà de nombreux admirateurs, souvent inconditionnels), il faut accepter que le tragique et le comique s’entremêlent. Ce qui est certain, c’est que les "agélastes" ne pourront jamais aimer le cinéma de Forcier. Rabelais avait inventé ce mot significatif pour désigner les personnes dénuées de tout sens de l'humour, les personnes qui rient rarement, ou jamais.


Ce qui est certain aussi, c’est que les personnes qui aiment le gros comique épais et qui refusent de composer avec le tragique ne vont pas apprécier l’œuvre, dramatique et souvent tragi-comique, de Marc-André. Ce cinéma ouvre la porte à une gamme éminemment diversifiée d’émotions, d’impressions et de sentiments.

Je pense que le cinéma de Forcier mérite un public élargi, un nouveau public qui serait probablement ravi et gagnant s’il se décidait à essayer, à risquer. De nombreux spectateurs potentiels ne savent pas, hélas, que ce cinéma serait pour eux une découverte fondamentale et émouvante.

Le cinéma de Marc-André ne se base pas sur une recherche systématique de la demande, dans le sens économique du terme. C’est un cinéma basé sur une offre originale, offre proposée par un grand artiste. Tant mieux s’il y a un public. Et il y a, nécessairement, un public déjà existant et un nouveau public à conquérir. Le cinéma-offrande de Marc-André répond plus à un besoin humain et artistique qu’à une demande économique. De nombreuses personnes ont besoin d’être bouleversées, émues et touchées par des créations qui sortent du cadre industriel et trop simpliste de nombreuses productions cinématographiques.

Une autre caractéristique fondatrice et permanente du cinéma de Forcier, c’est l’importance des images et des mots qui se combinent d’une manière originale, créatrice et féconde. Ferdinand Brunetière a déjà écrit : «la langue est un théâtre dont les mots sont les acteurs». Dans tous les films de Marc-André, les mots sont justes, créatifs, brillants, pertinents et juteux. Ils ajoutent une qualité supplémentaire qui va de pair avec le charme global de cette grande œuvre cinématographique.

L’œuvre de Forcier n’est pas basée sur le star system, mais Marc-André réussit toujours à faire intervenir une brochette brillante de grandes comédiennes et de grands acteurs. Je pense, notamment, à Céline Bonnier, Roy Dupuis, Réal Bossé, France Castel, Donald Pilon, et à tant d’autres.

Il serait possible d’en dire beaucoup plus. Mais ce texte est un cri d’amour et d’amitié. C’est aussi un appel déchirant lancé à toutes ces personnes qui seraient comblées si elles pouvaient, enfin, découvrir le cinéma insolite, déconcertant et génial de Marc-André Forcier. C’est aussi un hommage ému à toutes ces personnes qui, depuis longtemps, parfois, savourent et dégustent le cinéma de cet enfant terrible, de ce paria, de cet artiste unique.

Jean-Serge Baribeau, sociologue et écrivain public

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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