Réponse d'un poète vieillissant à un fossoyeur de poésie

Publié le par la freniere

Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir

Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir

Je suis découragé parfois du peu d’attention des médias à l’égard de la poésie. Je le suis davantage encore lorsque je tombe sur des articles qui dressent des bilans sur la poésie actuelle dans des revues consacrées à la littérature. C’est qu’en général on ne fait des bilans que pour souligner un état critique, une disparition ou une mort annoncée… Le numéro 155 de la revue Lettres québécoises (automne 2014) nous en donne un exemple éloquent. Dans ce numéro, Jean-François Caron, en voulant proposer un bilan de la poésie québécoise actuelle, place dos à dos les jeunes poètes et leurs aînés. S’il est en partie vrai, comme l’écrit l’auteur de l’article, qu’au Québec, «les initiatives les plus intéressantes à surgir dans le milieu de la poésie sont souvent l’oeuvre de la jeunesse», il ne faut pour autant pas perdre de vue que toute bonne initiative ne trouve son air d’aller et sa pertinence même que dans la persévérance, la maturité et le passage du temps — ce qu’on nomme aussi le «vieillissement».


Malgré le goût propre à la jeunesse de ruer dans les brancards, il serait naïf de croire que la poésie, même lorsqu’elle est portée par l’institution, se veut conformiste quand elle est pratiquée par des poètes moins jeunes, ou carrément plus vieux. Il n’est que de lire Patrice Desbiens, Paul Chamberland ou Marcel Labine pour s’en convaincre. En vieillissant, les poètes deviennent peut-être moins vindicatifs, mais la tranquillité dont ils font preuve alors est-elle un signe de conformisme dans un monde où seul compte ce qui est clinquant, tapageur, voire provocateur? Dans une société tournée vers le spectacle, dans une société de l’image, du clip, du vite fait et du vite consommé, n’est-ce pas plutôt la jeune poésie — celle des slameurs notamment — qui flirte davantage avec le conformisme social, quand ce n’est pas avec un conformisme radical?


Inspirants, mais maladroits


Chaque fois que, comme poète vieillissant puisqu’ayant franchi la cinquantaine et publié quelques recueils de poèmes, je me trouve avec de jeunes poètes dans des récitals, je suis la plupart du temps charmé par l’énergie et la fougue de ces jeunes. Je les trouve inspirants. Je suis pourtant conscient de leurs maladresses, souvent provoquées par le manque de connaissances littéraires. En discutant avec eux de l’importance de lire beaucoup de poésie, je m’attriste lorsque certains me disent craindre enfreindre leur liberté créatrice s’ils se mettent à cultiver leurs connaissances littéraires…


Quand je les regarde de plus près, c’est-à-dire quand j’accompagne de jeunes poètes dans leur travail d’écriture, je découvre avec eux à quel point il importe de repousser les limites (vite atteintes) de leur écriture. C’est que, comme tout écrivain, ces jeunes poètes, pour en venir à l’écriture, imitent d’abord ce qu’ils pensent être de la poésie: ils se rangent derrière une norme, une norme qui n’appartient qu’à ceux qui n’ont pas de culture. Pour ces jeunes, la poésie est ce qu’ils ont entendu ou ce qu’ils entendent. Parfait, mais alors il faut savoir comment pousser cette chose qu’ils disent entendre. Cela ne peut se faire sans acquérir un peu de culture littéraire!


Une dette

Tout poète a une dette envers les autres poètes. C’est inévitable. Ce que les jeunes poètes doivent apprendre, c’est — de nos jours — comment s’éloigner du conformisme mercantile de la culture populaire et de l’inculture médiatique. C’est pourquoi d’ailleurs, au contraire de ce que déclarent Zéa Beaulieu-April et Carl Bessette lorsqu’interviewés par Jean-François Caron, il est souhaitable que l’État subventionne et encourage les initiatives de diffusion de la poésie: pour libérer la poésie le plus possible de la tentation de se prostituer sur les boulevards ou sur les scènes. Il ne faut pas oublier que ces subventions sont le fruit de lents combats contre l’appauvrissement culturel menés dans les années 50 et 60.


La poète et éditrice Kim Doré a bien raison de répondre à Jean-François Caron que,«non, le conte et le slam ne sont pas de la poésie». J’ajouterais que, si l’on souhaite faire un bilan de la poésie actuelle, il ne faut pas se contenter d’observer ce qui se passe et s’écrit au plus près de la rue. Je ne souhaite surtout pas qu’on rejette cette voie de la poésie, mais je refuse qu’on en fasse une sorte de modèle de ce que la poésie devient. Ce serait alors un signal annonçant que la poésie est en train d’entrer dans les rangs de «la divine comédie» économique.


Si la poésie actuelle «semble rejeter la confrontation» avec la société, comme le suggère encore Jean-François Caron dans sa conclusion, c’est ou parce que celui-ci ne connaît pas bien la poésie actuelle ou parce que celle à laquelle il s’intéresse a vendu son âme pour des petites étoiles d’applaudissements. Tant mieux si «ce[n’est]pas pour[lui] déplaire». Moi, ça me répugne qu’on la perçoive ainsi.


Claude Paradis, poète et enseignant Le Devoir

Publié dans Glanures

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