Une colonne verbale

Publié le par la freniere

La nuit, on se fait tout petit. On s'amenuise. Je dors toujours un crayon à la main pour agrandir le paysage. Même les géants trébuchent dans l'ombre. Les amuseurs publics sont les plus dépressifs. Y a-t-il de quoi rire quand les bombardiers pondent leurs œufs sur les écoles et les sanatoriums et qu'on farcit de dioxine les repas d'hôpitaux? Au fil barbelé, je préfère la ficelle d'Ariane, même si elle est un peu grosse. La baguette de coudrier qui me sert de crayon relie entre eux les vases communicants. Quand on a peur de la mort, ce n'est pas la vie qui nous rassure. On invente des Dieux, des idéologies, des mythologies, un septième ciel où des vierges nous attendent. La vie de certains, les politiciens et les banquiers entre autres, fait une belle publicité pour la mort. Ce n'est pas pour rien que policiers et soldats les protègent. Qu'avons-nous gagné en passant du fascisme de nos pères à la tyrannie des enfants? La courte échelle et l'accolade sont passées de mode. Cent critiques de Corriveau ne valent pas une seule phrase de Flaubert. On n'écrit pas sans faire de fautes. Le monde se conjugue au beaucoup moins que parfait. Ce n'est pas par cynisme que je fais des jeux de mots, c'est pour ne pas pleurer. L'homme depuis Lascaux exorcise la peur. J'exulte assis devant la page. Je suis chez moi sur le blanc du papier. Que serais-je devenu sans les mots? Une aube se lève dans l'ossuaire des phrases, une colonne verbale. Il en va de la beauté du monde comme de celle des hommes. Malgré les coups et les blessures, les guerres et les famines, on trouve parfois l'amour en cherchant la beauté, l'accalmie pour les bête en souffrance, l'hôtel du bout du monde au beau milieu du rêve. Enfant, déjà, je me voyais ermite, caressant mon vieux loup pour rétablir l'équilibre entre les livres et la nature. Après une vie de famille plus ou moins cahoteuse, je fus quelques années sans domicile fixe. J'ai quadrillé la ville d'un bar à l'autre avant de prendre le bois. Je crois dorénavant à l'extase des fleurs, à la tendresse des fougères, à l'amitié des bêtes sauvages. Je suis comme la source pressentant l'estuaire. Je ne suis pas certain que la mort réfute l'éternité. Il y a sûrement chez l'homme un peu plus que la chair.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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