D'un cahier l'autre

Publié le par la freniere

D'un cahier l'autre, ma vie est sur la table comme un morceau de viande assaisonnée de sacres et de prières laïques. L'espoir s'use et ruse avec le vide. Mes mots se mirent dans la cendre. J'ai trop vécu ma vie sans moi. Je la cherche aujourd'hui comme un sale égoïste. Les larmes qu'on refoule laisse une brûlure aux yeux. Un grand cœur végétal anime la forêt. La liberté des feuilles tient au fait qu'elles tombent. Dans la tête des arbres, la sève monte jusqu'au cerveau. La beauté des fleurs nous venge du Coran, de la Bible et des guerres. Ce n'est pas Dieu que cherchent les oiseaux, mais un verre de terre, une graine de vie, une miette de faim. Les gouttes de pluie se battent sur le ring des toits. Tout copule et germine. Tout s'anime et s'épanche. Le ciel s'éclaire ou s'assombrit selon l'orage ou l'accalmie. On prête une âme de diable, de génie malfaisant, aux éclairs audacieux. Cherchant une place dans le courant des mots, je dessine une jambe après l'autre. J'avance à coups de crayon, tout un côté de la main noirci de plomb, le graphite étant la couleur des gauchers. Dans un monde malade, le rêve est cancéreux. On le soigne de mots, de gestes, d'images et de moucharabiehs. Quand le verbe va seul, le sujet ne sait plus où donner de la voix. Ce qui est de la vie s'accroche au paysage. À chacun ses joujoux. Le capital achète déjà les âmes. Les fillettes croyant dominer leurs poupées n'en sont que les jouets. Les gosses, avec leurs dinky toys, se font tracer la route. Enfant, plus renfermé qu'autiste, je comptais les grains de poussière dans un rayon de lumière, les mouches mortes sur un papier collant, les lettres de la pluie comme des gouttelettes d'encre, les passions mises sous le boisseau, les arbres morts aux racines anthropomorphes, le ciel chargé d'hémoglobine au lever du soleil. Je suis comme ce vieillard courbé sur un banc, rabâchant ses souvenirs d'enfance entre deux quintes de toux. La pensée n'est qu'un tissu de paille. Les idées brûlent dans un fourre-tout dialectique. Ma simplesse de gosse croule sous les concepts. Des mots se lèvent en moi et m'interdisent de dormir. Mes yeux clignotent sur le bout d'un crayon pour éclairer la nuit et éclaircir ma voix.

Au loin, les montagnes m'appellent. Le vent murmure à mes oreilles. Une ombre m'accompagne. Une lumière émane de l'intérieur des choses, du fond du paysage. Un cœur bat la chamade dans la poitrine du temps. Autant la littérature nous indique la route autant elle nous égare. Une langue se travaille comme une pâte à modeler. Ni narratif ni normatif, je me contente du lexique et des figures de style, d'une musique sous-jacente, du ton particulier d'un bègue qui cherche à parler vite. Entre le lièvre et la tortue, c'est n'est pas l'espace qui compte, mais la ténacité. Une maison composée de silence laisse passer le bruit. Chaque matin, nous passons des songes du sommeil au réel des choses. Un peu de boue s'ébroue quand l'eau du fleuve broute ses berges. La pluie du temps s'égoutte entre le vert des poubelles et les jouets d'enfant, le rose de l'aurore et les arbres chenus, les jardins oubliés et les gouttières de l'air. J'entends l'écho très sec d'un arbre maigrichon où s'acharne un pic-bois de ses toc toc sonores. Une graine toque sous la terre avant qu'une fleur éclose. Je cherche où déposer ma vie. Le monde à portée de main n'attend qu'une caresse. Les morts sont-ils heureux? Il faut des mots à chaque bouche, une lumière à chaque ombre. Il faut des braises à chaque feu, un vent propageant l'incendie. Quand les choses de la vie regagnent leur place, je cherche encore la mienne. On ne sait pas mourir. On feint même de vivre. C'est une grande affaire que d'apprendre à aimer.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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