Dans le noir

Publié le par la freniere

Vingt ans plus tard, sur une photographie jaunie, on lit la peur dans les yeux des fusillés. Sont-ils encore vivants dans la mémoire du monde? Quelque part, dans un tiroir déglingué, parmi quelques cailloux et des billes de verre, j'ai conservé l’œil d'une poupée, le bras d'un soldat de plomb, une broche de bécique. Ce n'est pas la maigreur du trésor qui compte, mais le poids du souvenir. Il y a des mots qu'on n'entend pas. D'autres froissent le silence et déchirent les tympans. La parole n'est pas le contraire du silence, mais sa prolongation. Je pourrais inverser cette phrase sans en changer le sens. Tournant le dos à la terre, j'ai pourtant peur de la mer, peur des écueils et des sirènes, peur des épaves et des monstres marins. La véritable peur est celle de manquer d'amour. Tout le reste en découle, la guerre et la peur des bombes, la misère et la peur des fins de mois, le travail et la peur du chômage, les brutes et la peur du sang, la police et la peur des matraques, le coffre-fort et la peur des voleurs, la mode et la peur du temps, l'étreinte dans la peur du sida, la haine et la peur des autres, les jeux de rôles et la peur du vrai, la voix de Dieu et la peur de se tromper, les médailles et la peur d'être simple, le viol et la peur des femmes, la raison d'état et la peur de choisir, les numéros d'identité et la peur d'être soi, les cris désespérés par la peur de l'espoir, une bouteille à la main par peur de la source, la descente à la cave et la peur du noir, la peur d'être sans but comme un lézard en fuite, le masque du courage et la peur d'avoir peur, l'ignorance et la terreur du savoir, la peur d'être au courant, les murs qu'on érige par peur d'être libre. Lorsque l'homme apparaît avec sa lampe de poche, les souris tremblent dans le noir.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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