La montagne Cohen

Publié le par la freniere

La montagne Cohen

Leonard Cohen ne danse plus sur Boogie Street. Corps fatigué, dos froissé. Lui-même évoque la mort avec son habituel sens de l’ironie. Mais son 14e disque — qui sort vendredi — vient souligner une nouvelle fois la grandeur de l’artiste. Entretien avec son fils, réalisateur de l’album.


Au bout du fil, Adam Cohen parle de son père comme d’un homme « à la fin de sa vie ». Souffrant, confiné à une chaise médicale orthopédique pour l’enregistrement de son dernier disque. Et pourtant : un homme au « sommet de ses pouvoirs », lance-t-il, presque incrédule.

 « Je veux dire par là qu’il n’est pas normal que quelqu’un à ce stade de sa vie et de sa carrière soit autant en commande de ses facultés artistiques, explique Cohen fils depuis Los Angeles. Je pense que c’est ce qui le distingue de ses contemporains. Il parle avec une autorité… »

 Cohen s’arrête, hésite un moment, puis poursuit. « Il parle avec tous les atouts qu’il a gagnés de ses expériences et d’une vie entière. Il parle du sommet de la montagne qu’il a forgée avec ses mains et ses mélodies. Voilà : c’est de là qu’il nous parle, avec la volonté d’être pertinent, avec le courage aussi d’aborder des thèmes qui sont appropriés à son statut et à son âge. »

Sur cette montagne poétique, Leonard Cohen vient donc poser une nouvelle pierre :You Want It Darker, quatorzième album d’une carrière musicale entamée en 1967 avec l’inoubliable Songs of Leonard Cohen (il avait alors 33 ans et cinq livres derrière lui).

 Cycle

 Neuf chansons neuves sur la table : du bonheur pour les fidèles du plus célèbre et respecté des créateurs montréalais. Un disque sombre, crépusculaire à bien des égards, avec de grandes chansons. Un disque majeur, aussi, par ses thèmes (le rapport à la vie, l’amour, la mort, le désir, la religion, la vieillesse — du Cohen pur jus) et par le traitement de ceux-ci.

 « C’est un disque qui prend la vie intérieure et le dialogue intérieur très sérieusement, estime Adam Cohen, 44 ans. Il vole au-dessus des slogans. »

 Le disque vient d’une certaine manière compléter la « trilogie du retour » (après les albums Old Ideas en 2012 et Popular Problems en 2014) de Cohen, un cycle de création à la fois inattendu et particulièrement fécond. Mais il le complète tout en s’en distinguant. Et c’est ce qui, pour Adam Cohen, en fait « le plus remarquable disque »de Leonard Cohen depuis The Future, il y a près de 25 ans.

 Parmi les nuances, on notera le dépouillement des arrangements et le quasi-abandon des choeurs féminins qui traversent les albums de Cohen depuis toujours — cela au profit d’un choeur d’hommes (celui de la chorale de la synagogue montréalaise que fréquentent les Cohen depuis des décennies).

 Mais c’est surtout la maîtrise de sa voix qui en jette. Certes plus basse que jamais — l’homme qui a écrit A Thousand Kisses Deep chante réellement à mille lieues de profondeur —, mais bouleversante de bout en bout.

 Et cela a beaucoup à voir avec les conditions d’enregistrement, soutient Adam Cohen, qui a pris en main la réalisation du disque alors que son père était prêt à abandonner un an de travail pour cause de maux de dos. Cohen fils lui a trouvé cette chaise orthopédique, et c’est ainsi que Cohen père a pu chanter-réciter ses textes.

 « Je lui ai souvent demandé comment il faisait pour nous donner ces prises de voix qui sont comme des chuchotements à l’oreille, mais qui font en même temps trembler le monde entier, dit-il. Il avait une précision et une férocité que je n’avais jamais vues encore. Faire les voix a toujours été difficile pour lui, et voilà qu’il avait cette rapidité, cette précision ? Et sa réponse a toujours été que parce qu’il souffrait et qu’il était immobilisé, il n’y avait rien pour le distraire. Sa concentration était maximale. »

Destin

Plus largement, Adam Cohen évoque un projet « emporté par un vent mystérieux, touché par une grâce, un destin. On ne peut pas orchestrer ce genre d’inspiration ».

Le processus fut « exaltant », dit-il. « On savait que quelque chose de spécial était en train de se passer. J’ai vu mon père, un homme en grande douleur, se lever pour danser en face des haut-parleurs. On a écouté des chansons en boucle comme des adolescents. On a ri, parfois avec l’aide de marijuana médicale… Ce fut une expérience douce et remarquable. »

 D’autant que pour lui, elle signifiait une nouvelle étape dans sa progression au sein de ce qu’il appelle l’« entreprise familiale » — une sorte de Cohen et fils, artisans de chansons. « J’ai commencé tout en bas, très humblement, au premier étage. Là, j’ai l’impression d’être enfin dans la même pièce que mon père, aux étages supérieurs : mon père s’est tourné vers moi pour que je l’aide ; il m’a demandé d’être en dialogue avec sa musique. C’est la première fois qu’il me demande mon avis à ce point. Et c’est très gratifiant. »

 Troisième acte

Difficile de dire si ce sera là le dernier album de Leonard Cohen — le principal intéressé a indiqué cette semaine qu’il travaille sur deux autres projets et aimerait les terminer si sa santé tient le coup. Mais pour Adam Cohen, peu importe : la dernière phase de la carrière de son père (depuis son retour sur scène en 2008) aura été tout simplement magique.

 « C’est une autre différence entre lui et ses contemporains. Ce troisième acte de la vie, dans ce qui est une pièce de théâtre généralement mal écrite pour les êtres humains, est incroyablement bien écrit pour lui. »

 Une forme de politesse, en somme, de la vie envers le poète.

Guillaume Bourgault-Côté Le Devoir

Publié dans Les marcheurs de rêve

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