Le bas du ciel

Publié le par la freniere

Le ciel n’a jamais été si bas. Des nuages neigeux s’accrochent aux épinettes. Les doigts blancs de l’hiver repoussent les oiseaux. Seule une poignée de mésanges picorent des chicots. Les vieux épouvantails agitent leurs ailes de chiffon. Quelques geais bleus se cachent dans les bras d’un sapin. Leur envol soudain fait crisser le vent. La neige rend les terrains vagues. L’eau et les gouttières s’emboîtent comme la coulisse d’un trombone. Les crânes chauves des montagnes ont mis leur perruque de neige. Le froid ne court pas à perdre haleine. Il s’immisce partout, sous l’écorce des arbres, la peau des choses, dans les poumons du lac et les veines de la pierre. La ligne d’horizon regagne l’infini. Je m’accroche aux flocons pour me tenir debout. Je m’appuie sur un arbre. Le jour est là dans sa beauté d’hiver. Il fait froid. Les semelles font wouch wouch. Les pas ont besoin de bas, la glace de soleil. Les souffleuses à neige passent la route au fil du rasoir. Les accotements étouffent sous les poils de neige.


Dans la grande maison blanche, les meubles de jardin ont des housses de givre. Ils attendent immobiles des anges de chaleur, l’odeur des giroflées, des fantômes de chair. La vie se fige le long des murs. Le silence étreint le cœur. Ma voix de laine se perd dans le tricot du vent. Elle cherche l’oxygène et le parfum des mots, le reflet d’une image embrouillée par la glace. Rien n’est clair dans la lumière surexposée. Les différences sont difficiles à voir. Le ciel sans nuances nous donne mal aux yeux. Il neige sur le lac des flocons de peluche. La neige devient bleue à l’ombre des érables.

On ne voit pas les fruits d’hiver. Ils poussent dans la tête. Les mots venus du cœur unissent l’âme au corps. J’arrive quelque part bien avant les habits que je porte. Je m’habille de la chaleur des lieux, du passage des ans, du silence des choses. J’avance à petits pas sur la neige et la glace, dans une lumière venue du sol. Les flocons persévèrent dans l’épaisseur muette. Même sous la bourrasque et la neige, je reste de la terre et je parle des plantes. Du blanc au blanc, je peux lire la vie. Affronter le froid, les arbres nus, les tiges cadavériques aide à comprendre l’été.

Pas de promeneurs aujourd’hui. Il fait trop froid. Les paroles s’embuent derrière une gelée blanche. Des nuages de neige font plier les sapins. J’entends les bruits les plus menus, le craquement des branches, le vol d’un oiseau, le passage d’un cerf. Je peux rester des jours sans parler, sans avoir de visite. Les messages du monde me parviennent autrement, du jeu des ombres et du soleil, des phrases musicales, des odeurs d’urine sur la neige, des oiseaux venus aux graines, des éclairs de lumière, l’eau des ruisseaux brodée de gel, l’humble orgueil des pierres. Les oreilles dressées aux ultrasons de l’âme, je reste sourd au langage des convenances, à l’âpreté du gain, à la sécheresse du cœur. Je cherche ma pitance comme un oiseau d’hiver. Des dizaines de corbeaux m’entourent de leurs cris. Je pénètre dans le plumage de la neige. Je plonge dans les entrailles de l’être. Je m’intègre à défaut de comprendre. L’infini du dehors rejoint l’infini du dedans. Je communie avec l’air par la respiration, à l’espace par les gestes, à la vie par la bouche, à l’âme par les mots. Je ne veux pas sortir de l’ombre mais y faire la lumière.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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