Les mains libres

Publié le par la freniere

La novlangue au lexique de plus en plus maigre joue de la hanche dans les débats. On s'en remet aux supposés experts pour éviter de penser. Les élections ne sont plus qu'un concours de beauté, une course entre les électeurs et les sondeurs. Qu'on vote à gauche ou à droite, on tombe dans le même vide. On pense tout savoir, mais la pensée gagne en niaiserie. On a remplacé être ou ne pas être par paraître ou ne pas être. J'aime la vie malgré tout, malgré nous, malgré l'homme. Je cherche dans la foule un visage d'honnête homme. Je suis resté l'enfant qui ressemble à son père. Les insectes s'adaptent à la nuisance de l'homme. Ils survivront à la bombe, à la rouille, à la haine. Dans le sommeil d'un vieil arbre un oiseau se prélasse. La sève glisse de bas en haut. La peau de l'invisible cache-t-elle un ange ou un démon, un quignon de pain ou un couteau, très peu de tout, beaucoup de rien? Dans la niche de Nietzsche, un philosophe ronge des mots. Dans le nid d'un dictionnaire, un poète couve des phrases. Quels mots faut-il écrire pour se protéger des balles, contrer le capital et les poings du bourreau? Quelle fleur au fusil? Quel quignon de pain dans la main de chacun? Le trésor que l'on cherche n'existera jamais. Tout l'or du temps s'écoule dans le sable des jours. On ne met pas l'amour dans un sablier, pas plus qu'on enferme les mois dans un calendrier. Les heures passent quand même quand une montre s'arrête. Je garde au fond des poches toute la poussière volée au vieux marchand de sable. L'urgence de l'amour nécessite la durée. Où suis-je parvenu après ce long voyage dans le sang de l'enfance? L'ange et la bête se touchent jusqu'à former un homme. Les caresses les plus douces peuvent griffer le cœur. Je plonge dans les mots comme un enfant qui saute sur un tas de feuilles, un survivant qui ouvre la fenêtre dans la maison des fous, un homme à nu dans l'habit des saisons.

Il y a une vérité sur les lèvres des mères. Elles ont porté la vie. Ceux qui n'ont rien nous apporte la voix. Parmi tant de pages éphémères, ils écrivent des phrases plus brûlantes qu'un feu. Elles réchauffent le cœur dans les nuits d'insomnie. C'est en marchant que je remplis mon corps de rêves et de mots, du parfum de la terre, de la fatigue humaine. Suffit-il d'un crayon pour ouvrir les cages et apprendre à voler, pour trouver la source dans un désert d'encre? Est-ce que j'écris par manque ou par dépit? Je suis un ex-junkie cherchant sa dose, un croyant qui rejette sa foi, un saltimbanque et sa pléiade de fées, de lutins et de gnomes, la saignée de la vie sous le scalpel de l'émotion, celle des roches en proie à l'érosion, la lettre d'une voix dans l'enveloppe de l'air, un enfant qui serre sa doudou parce qu'il a peur du noir, un ermite au milieu de la foule, un vieux désespéré qui s'accroche à l'espoir. J'enveloppe de paroles le squelette d'un loup. Je cesse de japper quand passe la caravane. Je mord à l'os du rêve, léchant la moelle de l'encre. Les mains de l'homme échappent tant de choses. Il faut aimer à la folie pour ne pas être fou, savoir se donner et garder les mains libres.

 

Jean-Marc La Frenière

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article