Peut-être

Publié le par la freniere

Ça y est. Les Américains ont voté pour Trump. Quand l'élection d'un chef d'État représente une menace pour le climat, il faut plus que s'interroger sur l'avenir de l'homme. Ce lendemain d'élection, chacun devrait avoir la joue qui brûle devant cette gifle immense. Comment affronter le monde sans ouvrir les yeux? Trop d'ignorants votent pour un monstre, arasant les reliefs, emprisonnant le feu, mettant du vide à la place du plein, soumettant la chair aux fers de l'esclavage, l'argent, la mode, la télé, l'auto et la loto. Tout arrive quand on ferme les yeux. Nostradamus fut l'un des seuls à prévoir l'élection de Trump. Ce qu'il annonce ensuite donne la chair de poule. L'astrologue du Moyen-Âge disait sûrement plus vrai que les politicologues d'aujourd'hui. Ceux qui meurent à la guerre nous laissent leurs blessures. Ceux qui meurent de faim engraissent les banquiers. Ceux qui tirent la chasse empoisonnent la terre. Ceux qui font de l'argent emprisonnent la vie. Ceux qui ont des yeux d'ange, on en fait des snipers. Leurs balles à infra-rouge visent le cœur du monde. La légèreté de la lumière allège le poids de l'ombre. Les mains se tendent vers l'azur. C'est par le ciel que respirent les yeux. J'aspire encore les fleurs du jardin. En hiver, elles repoussent dans l'humus de l'âme. L'âme est un mot qui fait peur aux banquiers, aux astrologues, aux prêtres. Il ne supporte pas la guerre et les régimes économiques. Nous naissons tous avec le cœur coupé en deux. Nous passons notre vie à chercher la suture. Derrière les vitres des maisons rien ne change vraiment. Les yeux des enfants empruntent le regard des morts. Les gestes du passé survivent aux gestes du présent. Chaque mot de la terre a besoin de la pluie. Chaque page appelle un trait de plume ou de crayon. Qu'on lise couché ou bien assis, tous les livres, des plus vieux aux plus jeunes, tiennent debout par la lumière des lecteurs. Toute ma vie, je m'adosse à la force des mots. L'écriture mène plus loin que les carnets de chèque.

Je tourne autour de l'âme pour toucher l'infini. Du jazz des luzernes aux grafignes d'orties, loin du plain-chant et des grandes orgues, une musique buissonnière accompagne ma voix, un champ de marguerites où s'effeuillent les notes, une accolade d'oiseaux sur les fils électriques. Croyant gosser de grands pans de lumière dans une falaise d'ombre, je progresse de lueur en lueur, mot à mot, à pas de souris sur un clavier bancal. Certains préfèrent les corridors aux sentiers de montagne, la froideur des fenêtres à la chaleur de l'air, l'encre des tatouages à l'écriture du givre. Je n'ai plus peur du noir. Je sais que chaque matin relève la nuit qui tombe. Chaque mot visite le silence avant de prendre l'air. Une lumière nous guide dans le musée de l'ombre. Il faut beaucoup d'espoir ou d'orgueil pour pousser sur la page un crayon ridicule, soigner par la grammaire le bégaiement de la vie. L'amour s'éloigne des théories pour humer l'horizon, sentir battre les bêtes et le grand cœur du monde. À la merci des hommes, de la tempête et des souffleuses, les enfants creusent des labyrinthes sous le poids de la neige. Les phrases font pareil sous la lumière des lampes. Le rêve est un voyage véritable. Devant l'abîme qui s'ouvre devant nous, un simple insecte me sert d'appui. Ce sont les petits riens qui nous font tenir debout comme les arbres. Il arrive même qu'on abrite des oiseaux ou des chats dans la gorge. L'amour ne pèse pas lourd dans les balances des marchands. Qu'est-ce qu'on attend? Nous sommes toujours sur le seuil cherchant la poignée de porte. On fait des tasses avec les larmes de l'argile. On fait des livres avec de l'encre. On fait de la dentelle et des ombres chinoises avec des doigts de fée. Nous mourrons tous un jour. Qu'y ajoutent les mots, les gestes, les naissances? Un peu de pain peut-être dans la grande faim du monde, un peu de moelle et d'os dans la soupe populaire, une flammèche dans la cendre. Si trop de lumière nous aveugle, son absence est pire. Les appels de phares attirent les chevreuils comme la chaleur les phalènes. Quand les masques s'érodent, c'est la chair qui fait peur. Quand la lumière s'éteint, c'est l'ombre qui éclaire. Peut-être qu'à la mort, si on perd quelques plumes, on y gagne des ailes.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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