Comme les bras des femmes

Publié le par la freniere

Le temps laisse des miettes dans les craques du plancher, des bas dépareillés dans le fond des tiroirs, des éclats de lumière dans la poussière des choses, des traces de break sur le plancher des vaches, des fantômes qui jouent à la chaise musicale. Est-ce le temps qui passe, l'espace qui rapetisse, l'enfance qui vieillit? Parler des arbres ou des enfants, c'est parler de la vie. Parler d'amour, c'est commencer d'y croire, écrire dans le pollen avec une faim d'abeille et dessiner du doigt sur la buée des vitres. Les arbres lâchent des oiseaux, écrivant sur le ciel ce que l'on ne dit pas. Dire, c'est donner un nom à chaque chose, un nom d'homme ou de fleur. J'arrache quelques mots des lèvres de mon père. Ma mère m'a montré ce que je cherche encore. Je rabote au crayon les planches du silence. En devenant une table à dessin, elles se remplissent d'images. Des mots d'amour craquent dans les montants du lit. Un arbre prend racines dans la table où j'écris. Sur chaque marche d'escalier, on entend les morts qui montent vers la chambre du fond. Je brosse la drosse avec amour, essayant de sauvegarder le bien sans effacer le mal. Vaut mieux les réparer que d'empirer les choses. Devant le paysage, les mots rampent au fond des yeux avant d'éclore sur la page. La parole me fait une seconde peau, une langue de plus. J'ai pour toi un lac disait Vigneault, des sarcelles et des canards. J'habite un pays froid où je fais corps avec la neige. Les amoureux choisissent un arbre. Il peut être le même qu'on impose aux pendus. Comptant une à une les lignes de l'aubier, le tronc d'un arbre élargit ses épaules. J'aime les arbres. Les oiseaux nés avant eux en ont fait leur domaine. Sous la poussée de la sève, ils grandissent du dedans tout autant qu'au dehors. Même les troncs crevés, les grands arbres abattus continuent de lutter. Ils abritent des milliards de larves et d'insectes. Ils nourrissent la terre en se gonflant d'humus. Le ciel y couve sa pourriture entre les mousses et les fougères. De vieilles étoiles restent liées aux anneaux de l'écorce. L'enfant dans le ventre de sa mère tient déjà son journal. L'ADN est une forme d'écriture. J'ai trop vécu dans la maison des livres. Ils m'ont volé quelque chose. Je cherche les mots qui manquent aux souvenirs, le rire des poupées dans les rides des aïeules, la douceur d'un caillou dans une main d'enfant, l'espoir dans les chaînes, la lumière dans l'ombre. La terre nous attend comme les bras des femmes.

 

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Prose

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