Comme une plante humaine

Publié le par la freniere

Quand il pleut, je me laisse arroser comme une plante humaine. De l’herbe pousse dans mes yeux. J’ouvre les mains vers tout. Rien ne se perd qui ne le soit déjà. Aurais-je faim, aurais-je soif, je ne fermerai pas mes ailes de papier, je ne lâcherai pas les ballons d’enfant qui ne tiennent qu’à un fil. J’ai deux grandes jambes prêtes à partir, deux yeux pour éclairer dans l’ombre, des pansements de mots sur la blessure du temps, un brasier de sarments qui flambe dans la nuit. Je cherche l’ineffable et le bonhomme sept heures, les gnomes qui se cachent. Je fouille. Je fouaille. Je prends le train en marche quand il quitte les rails. Je veux tout prendre: la mer, le soleil, le vent, le vaste monde dehors. Les oubliés dans les prisons ont des rêves d’enfant. Un mot, un pas devant l’autre, et la musique en toile de fond. Un arbre est fait de ses racines. Un homme est fait de ses désirs, ses questions, ses espoirs. Je ne réclame rien du réel. Les preuves de la vie n’appartiennent qu’au rêve. J’étire les voyelles pour en faire un hamac.

 

Chaque nuage porte en lui la graine qui fermente, l’éclair qui foudroie, le mot nommant la pluie. Quand les vagues s’endorment, le lac veille encore. Quand une fleur se ferme, mille autres vont s’ouvrir. Ma mère est dans le vent, la pluie, la terre et l’eau. Elle me raconte la naissance du monde. Elle ouvre encore les mains. Il y avait une fois, deux fois, mille fois des étoiles filantes… Je ne comprends rien. Je vis. La réponse est dans l’homme, juste à côté du cœur, juste au milieu des reins. J’ai fait tout le voyage de la vague à l’oiseau.

 

Du fond de l’inquiétude, je montre mes entrailles. On a fait de nos doigts les barreaux d’une main, des voyelles des pièges, des prières des bombes. Il faut désobéir si les lois sont indignes. La tête d’un caillou se moque des évangiles, des baptêmes, des chiffres. Il ne faut pas trouver la voie. Il faut savoir se perdre. J’oppose la révolte au salaire, la récolte à la vente, le grand mufle du rêve à l’asthme du réel. Je ne planifie rien. Je panifie le rêve dans la farine des mots. Les voix qui crient dans le désert me servent de fontaine. Le temps compté n’est pas le mien. La chair aussi a sa mémoire, sa langue, son pays. Je ne fais pas de livres. J’écris sans queue ni tête, sans plan ni sujet. Je jette quelques graines qui germent sur la dure et griffonnent leur sens au hasard des pas. S’il faut croire vraiment, que ce soit à la magie des mots, ceux qui font la résine ou la corne des doigts. Chaque arbre signe à sa façon le livre des forêts.

 

Quand on avance vers la lumière, il y a toujours une ombre, et c’est la nôtre. Un livre ne s’apprivoise pas d’un coup d’œil. Il faut quitter l’autoroute et habiter le paysage. Je ne sais pas pourquoi j’écris mais je devine un peu pour qui. Ne nous lirons jamais que ceux qui nous ressemblent. C’est une sorte d’accolade. Je ne fais pas métier de la «littérature». Je ne vis pas de ma plume. Je me déplume pour écrire. Je ne cherche pas la vérité. Il y a longtemps qu’elle est décapitée. Chacun y met sa tête avec un prix sur l’étiquette. Quand j’ai fermé boutique pour cause de bonté, j’ai laissé des mots nus s’habiller de chacun. J’ai gardé pour les miens ma peau d’écorché vif. On me demande souvent de quoi je vis. J’essaie de vivre les mains nues, libres de tenir un crayon sans déranger les bêtes. Désertant la galère, à défaut d’un bateau, je traverse la mer sur une planche de salut. Je n’ai pas peur de l’eau mais des pilleurs d’épaves.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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