Je ne sais plus mon âge

Publié le par la freniere

Je ne sais plus mon âge. Je compte les années sur les chiffres du vent. Je préfère imaginer au lieu de penser avec des béquilles, me réconcilier avec le silence, mettre mes yeux où il ne faut pas. J'ai besoin de parler des arbres et des nuages, des sentiments qui traînent dans les boite en carton. Les cinq ailes d'une main étouffent dans un poing. Les doigts sont fait pour la caresse et la dentelle, la sciotte et l'encre des stylos. La neige s'agrippe au sommet des collines avant de s'ébouler. Les monastères gris des guêpes, la paille des épouvantails, les tuques des poteaux de clôture, les rebords de galerie blanchissent sous le blizzard. Il y a tant de neige. Où sont passés les rainettes que l'aube gargarisait, les longues sauterelles dont je goûtais le miel, les plantes offrant aux hommes leur usine à parfums, les grillons taquinant une scie musicale, les cigales survivant dans la mémoire des oreilles. Mes dinky toys rouillent dans un jardin détruit parmi les vieilles capotes et les canettes de bière. Si je suis sobre désormais, je dois des sous à chaque barman rencontré. Ils m'en voudront peut-être de les payer de mots, mais je n'ai que ma voix enrouée par la vie. Je n'ai qu'une parole tout rapiécée aux coudes, une chemise de mots tachée d'encre et de vin, une enfance jaunie par l'urine et l'injure. Mon stylo imbibé de champagne fait des bulles dans la b.d. du monde. Lorsque je mange un steak, j'ai honte de caresser mon chat, de parler aux oiseaux, de promener mon loup. Si là-bas dans l'odeur des ruelles, le soleil fornique avec les détritus, ici il fait l'amour avec une rivière. J'atteins les rives de l'absence encombrées de fantômes. On a si peur qu'ils nous regardent, on ferme les yeux des morts. Que voient-ils que nous prions en vain? Nous sommes tous en prison, mais les barreaux sont différents. Certains sont en papier ou en monnaie de singe. Certains sont en acier ou en fin de mois. D'autres sont en pensée ou en salaire. Les hommes troquent trop vite leur innocence d'enfant pour un habit d'adulte, le costume gris des routines. Ceux qui ne croient pas au rêve se réveillent à la mine, à l'usine, au bureau, ligotés par la paie et les fausses promesses. Devant tant de béton, les fauves sont en colère. Les tortues ne savent plus où enterrer leurs œufs. Dans le marais d'Irlande au Québec, des écologistes ont reproduit des dunes. Trop de carcasses de tortue encombraient l'autoroute. Que serait devenu Ulysse sans espoir de retour? Depuis que Dieu est mort, les machines à sous ont remplacé les menhirs. Depuis que les prix montent, c'est un peuple affamé qui revient du marché. Les banques alimentaires ont remplacé l'église. Les corps ne savent plus aimer que derrière un écran. Il n'y a plus que des doublures au cinéma du quotidien. Pour ne pas être debout, les pauvres pleurent sur la vie des gens riches.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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