Kanuk

Publié le par la freniere

J’aime ces grands froids de fou, c’est comme s’ils sortaient de mon ADN par bourrasques. C’est tonique, viril, cassant et coupant, mais aussi hygiénique: ça stérilise tout, et au printemps, dans les forêts et les montagnes, tout est propre, neuf, assaini, lorsque le pays parvient enfin à fondre en eaux fraîches. Bien calfeutré jusqu’aux yeux, il y a moyen d’être heureux dans cette atmosphère, mais il faut bien cacher le nez et les oreilles, chausser des bottes polaires, enfiler des mitaines dignes de ce nom, ne jamais chicaner sur la tuque ni sur les écharpes en boas. J’ai, je l’avoue, investi dans un manteau Kanuk; oui, il m’a coûté 500$, mais c’était il y a quinze ans (soit 33$ par année, une aubaine, en fin de compte) et il est toujours soyeux et brillant comme au premier matin, son rouge est toujours d’un beau rouge impossible, et je l’aurai encore dans dix ans, nous vieillirons ensemble (inch Allah). Vieillir avec un manteau qu’on aime, c’est mieux que rien. Après souper, il devait bien faire 25 degrés sous zéro, je suis allé faire une longue promenade pour m’éclaircir les esprits, il n’y avait rien ni personne dans les rues obscures, j’ai songé aux ours du cap Tourmente, aux femelles qui doivent mettre bas en ce moment même, ou très bientôt, dans la chaleur animale des tanières, sous toutes ces épaisseurs de glace. J’ai pensé à ma mère lointaine et à son chien nerveux. Et, comme tout le monde, j’ai aussi pensé à des choses secrètes que personne ne dira jamais. Et puis j’ai fait escale au supermarché, il n’y avait à peu près personne dans le vaste magasin. Nous étions trois ou quatre silhouettes à errer entre les gondoles, on aurait dit des philosophes au seuil de la fin du monde. On ne sait pas quoi manger quand on est seul. On en est réduit à se parler tout seul, mais dans ce froid il n’y a personne pour vous juger, c’est reposant. Ainsi, j’ai pu dire à haute voix, impunément, dans le supermarché vide: «Bon! la mangeaille des chats, maintenant, il ne faut pas que j’oublie la mangeaille des chats!» Mes paroles ont résonné étrangement dans mon corps isolé. Était-ce vraiment le supermarché qui était vide? Et si c’était moi? Un peu plus loin, les caissières se tenaient les bras croisés sur la poitrine et se contaient des plaisanteries; celle qui m’a accueilli d’un certain visage portait un bonnet de Père Noël en velours rouge, à fourrure et à pompon blancs; c’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi de m’avancer vers elle. L’espoir d’un sourire et d’un bonsoir monsieur. Parfois, je fais mine de trébucher dans la rue pour bousculer un peu des inconnus, simplement pour pouvoir dire quelque chose à quelqu’un, pour dire pardon madame, pardon monsieur, je suis maladroit. Ça fait du bien de parler aux gens, même si c’est pour s’excuser. La caissière m’a demandé si j’avais ma carte à points et j’ai secoué la tête. Cette carte, je l’ai perdue, d’ailleurs je perds tout, je n’ai plus de cervelle. J’ai même réussi à perdre une femme, une nuit, je l’appelais ma femme, elle a disparu dans un trou au fond de moi, loin sous la terre. J’ai tout de même ramassé le ticket de caisse: ces tickets, je les fixe sur le frigo avec de petits aimants un peu stupides et je les regarde pendant des jours. Puis, quand j’ai enfin l’impression de bien les connaître, je les jette. Sur le chemin du retour, dans les rues étroites et gelées, j’ai croisé quelque chose d’assez gros et grand, solitaire, voûté, véloce, laineux et fumant, je crois que c’était un homme comme moi. Il a dû se dire la même chose. Par comparaison, dans le frigo j’ai trouvé qu’il faisait chaud quand j’ai rangé la pinte de lait. Je ne savais pas quoi manger alors j’ai mangé des spaghettis.

 

Sylvain Trudel

Publié dans Poésie du monde

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