La pâte syntaxique

Publié le par la freniere

Wounded Knee, Auschwitz, Hiroshima et les goulags rouges ne sont pas derrière, mais devant nous. Dans les pays où le cynisme règne, où le pétrole pollue, où l'argent fait la loi, parler de faire le bien nous mène à la prison. Ils doivent être plus nombreux qu'on pense ceux qui font le bien, mais on ne les voit pas. Des murs de Lascaux jusqu'aux écrans plasma, ce sont les mêmes yeux, mais la lumière change. L'infini joue du coude pour pénétrer dans l'homme. Trop de choses inutiles encombrent le passage. Il y a trop de pas perdus dans les rues vides, de passants pressés dans les foules sans âme. Il y a trop de rumeurs, de cancans, de ouï-dire, trop de bruit pour rien, de chicane pour un pet. Il faut protéger l'intimité de l'abeille avec la fleur, de la fillette avec sa poupée, de l'homme avec la femme. Comme le sang qui coule dans les veines, le sens doit passer des entrailles à la tête, de l'émotion à la pensée. Il faut des livres pour pleurer. Christian Bobin me tire des larmes à chaque page. Il faut des livres pour prier. Joël Vernet et Guillevic font chanter la lumière au milieu de la nuit. Il faut des livres pour penser. Lionel Bourg panse le monde. Il faut des livres pour aimer. Ile Eniger et Maria Borély suturent les blessures avec leurs doigts de fée. Il n'y a que les femmes pour connaître les femmes. Il faut des livres de révolte. Tristan Cabral, André Laude, André Chenet et Jean-Michel Sananès versent leur encre avec le sang des opprimés. La terre ne cesse de trembler. Les continents dérivent. La sève coule à notre insu. Certaines phrases servent d'appui. J'ajoute quelques lignes. Le besoin de connaître exacerbe la vie. J'écris avec l'espoir que la somme des phrases donne du sens à l'une d'elles, ajoute du sel aux voyelles, du ciel entre les mots, du miel pour les yeux. Je n'ai pas trouvé le temps ailleurs que dans le temps. Je n'ai pas trouver de mot transcendant tous les mots. Il vient un temps où l'on grandit par l'espace intérieur comme un arbre grossit à partir de l'aubier. Il faut un certain temps, un certain ton, avoir la patte comme on dit, pétrir la pâte syntaxique comme on le fait d'un pain.

 

Jean-Marc La Frenière

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