Les auréoles

Publié le par la freniere

Lorsque les auréoles se gagnent à la misère, il faut changer de Dieu, d'église, de patron. Il y a toujours un creux entre les bras pour laisser place à l'autre, des mots pour le rejoindre, des images communes. Au chant du coq, la disparition du rêve me laisse vacant. Je touille le matin dans un bol à café. Le lait des heures n'enlève pas l'amertume, mais édulcore la mémoire. Les paroles s'envolent. Les lèvres battent des ailes. Il y a du ciel dans les yeux, des étoiles dans les cieux, des nuages attirés par la terre. Le jour et la nuit s'embrassent sur le seuil des portes. Une mauvaise haleine se mêle aux fleurs du jardin. Une goutte de pluie dans un désert est plus immense qu'ailleurs. Je n'ai pas de difficulté à écrire le mot homme au pluriel. Ma parole est aussi celle des autres, de tous les autres hommes. J'écris pour ne pas vivre écartelé, mais la phrase m'écarquille mes yeux. On commence à mourir dès le ventre d'une femme. Sait-on jamais quand on commence à vivre. Est-ce par le geste ou la parole? Chaque mot est une écharde qu'on arrache à la langue. Ma main patine sur la neige des pages. Une tache de vin sur mon cahier fait partie de la phrase. Il me faut dix minutes pour remplir une page. C'est un cahier tout petit. Je le traîne avec moi dans une poche arrière. L'odeur de l'encre se mêle à celle du cuir usé. Lorsque j'ai peur, je ne sais jamais de quoi. Je m'arrange avec les fantômes. Je jase avec les monstres. J'amadoue les orages avec un bout de crayon. C'est de l'homme dont je me méfie, l'homme des foules et des troupeaux, l'homme en arme et en affaire, l'homme d'église et l'homme d'argent, l'agent de paix et l'homme de guerre. Je perds le fil dans le bétail des présences. Je le retrouve dans le silence des épaves. On ne sait vraiment rien. Je voudrais tout connaître, la fraîcheur des fontaines, la mort d'un papillon, l'arthrite d'un vieil arbre, le cœur d'un insecte, le poil sous les robes. On croit marcher à reculons en effaçant une phrase. Il y a toujours des mots dans l'invisible, des encoche dans la boue pour les traces de pas, de la matière dans les trous noirs, de l'âme entre les jambes.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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