Un coeur d'enfant

Publié le par la freniere

Je suis un cœur d'enfant qu'on revire à l'envers, un drapeau noir dans un sac à franges, une âme à fleur de peau, un sdf traînant sa faim de loup de restaurant du cœur en maison des pauvres, un crachat sur la vitre des banques, les dents cariées d'un piano dans un trafic d'ivoire, la caresse du vent parmi les verges d'or, la souvenir du tilleul dans une tasse ébréchée, le bruit du temps sur les lèvres du monde, une mémoire de bois franc aux yeux qui fessent sur les clous du regard, une caboche dure de nœuds où bave la résine, un Bozo-les-culottes reprenant la parole. Les textes de Félix Leclerc, c'est plus que la chanson, plus que la poésie, plus que le théâtre et le roman, c'est l'âme de mon peuple. Son cœur écartelé entre deux langues, entre le hockey et le soccer, entre le sperme et le saint-chrême, le Québécois trempe ses lèvres dans le rhum and coke de New-York, le Beaujolais de France et la Molson de Montréal. Quittant le froid des villes, je suis rentré dans le bois comme on rentre chez soi. J'y suis comme un fœtus dans le ventre d'une mère. Quand l'objet remplace le rêve, on rêve à des objets. Je rêve d'un feu dans la surabondance pour réchauffer ceux qui n'ont rien. Je ne croyais pas vieillir, mais chaque heure qui s'écoule me dérobe du temps. Les jours sont trop courts pour l'espérance de l'homme. Il ne suffit pas de tenir la mort en laisse pour maîtriser la vie. Une fleur oscille sur sa tige. Je n'ai jamais aimé les bonzaïs, ces géants qu'on mutile, les volcans éteints, les oiseaux qui ne chantent qu'en cage. Du temps où j'étais croyant, j'aimais le cœur des pécheurs, le vertige des athées. Il faut les écouter lorsque les arbres parlent. Lorsque j'écris, je disparais derrière ma main, dans le crayon qui s'agite, sur la page noircie. Penché sur un cahier, le corps se soulève encore. Appuyés sur les mots, les yeux font résonner les phrases. Les images raisonnent. Les pieds s'allongent sur la terre des routes. La peau noircit dans la boue des vasières, les flaques d'ombre où exsude la lumière. J'écris avec le mal au ventre et la colère du monde, la rage des femmes qui attendent, celle des hommes qui se perdent.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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