À quoi bon continuer ainsi ?

Publié le par la freniere

Ce lieu fut cocon tranquille, puis vestiaire de la douleur. Une lente dégradation des neurones... et le corps s'échinait encore à se frayer passage entre l'épine et la fleur. On lui donnait à manger. Des fruits et des légumes. Du tabac, de l'opium et du vin. De la vache, du cochon, cajolés et tués sur place. Il gagnait ou volait de quoi de quoi se traîner du champ au port, de la mansarde au bistrot, de foires en kermesses et du berceau au cercueil en passant par l'église à l'aller comme au retour.

Certains se contentaient de tomber d'une échelle quand d'autres exigeaient une écrabouillement complet du crâne sous une roue de tracteur. Parfois, un simple camion de laitier en pleine gueule suffisait. Ou une piqûre de guêpe, une insolation, un coup de sang, une cueillette de cresson dans les mares, une mauvaise grippe ou un fil électrique dénudé... La mort toute blanche, différente et malicieuse, rôdait constamment aux abords du village. Elle logeait dans les pupilles de la pie, sous le balai déplumé de la ménagère, dans les plis du drap sur le fil. Quand elle posait ses sabots sur le seuil d'une maison, on savait qu'elle avait choisi sa cible. Que le linge au vent ne tarderait pas à devenir linceul. Personne ne parlait, mais tout le monde, fébrile, se demandait de quelle façon allait disparaître le condamné. Si celui-ci était très pauvre, on pouvait engager des paris. À condition de reverser les gains pour couvrir les frais d'enterrement.

 

Jacques Josse        Le veiller de brumes, Le Castor astral, 1995

Publié dans Poésie du monde

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