Comme une chrysalide

Publié le par la freniere

J'aime quand la nature se réveille après le long hiver. Même le vol des mouches a quelque chose de magique, le bourdonnement des guêpes dans leurs nids de carton, la sève dégoulinant aux lèvres des érables. Les bruits refont surface par les trous dans la glace. Je vais à l'amitié, au hasard des routes, à la fissure dans la coque, à la vieille blessure. Je vais à l'homme et à l'amour. Quand on plante un fusil dans la terre, il ne pousse pas de balles. On n'écrit pas de poèmes sur du papier monnaie. Les mots glissent et se perdent au fond d'un porte-feuille. Je me fous de la cendre, c'est le feu qui m'importe. Les statues renversées deviennent des abris pour les plantes. Des milliers d'insectes s'y logent dans un bras ou une tête fracassée. Les ombres s'attirent et se répondent. Elles s'illuminent l'une de l'autre. Mes yeux entrevoient l'invisible par toutes les fissures. Les routes sont nombreuses qui grouillent dans mes pieds. J'ai pris la vie de haut à me sentir si bas, cogner ma tête contre les murs, laisser partir mes enfants sans répondre à la vie. J'ai laissé trop d'aveugles trébucher, trop de mendiants les mains vides, trop de poètes perdre la voix. J'aurai trop mal aimer. Mon cœur saigne dans le colis du corps. Trop de sang imbibe le carton. Malgré tout, j'aurai toujours joué le coeur sur la table. Il faut apprendre à aimer, même les policiers, surtout les policiers. Les plantes répondent quand on leur parle. Les odeurs de la fleur se répandent dans l'air. La chlorophylle et le sève copulent comme les animaux. Quand les voyelles et les consonnes s'entremêlent, la phrase déplie ses ailes comme une chysalide. Une chenille doit mourir pour que s'envole un papillon. Des voix et des visages se bousculent à la porte, le rêve des enfants qui ne veulent pas dormir, le souffle du vent dans les arbres, le cri des bêtes au fond du bois, le bruit des vagues sur le roc, les larmes du regard, cette part d’inconnu dans les mots les plus simples. La langue est un pays, le seul que j’habite.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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