Ne plus toucher à rien

Publié le par la freniere

Les hommes sont les pires écoliers de la vie. Les plantes et les bêtes arrivent les premiers. Les racines des arbres m'enseignent beaucoup plus que les racines carrées. Il n'est pas toujours facile d'écrire ou de vivre, pas plus facile d'effacer ou de mourir. On se blesse parfois à écrire le mot sang. Les ratures laissent des cicatrices à l'âme. La douleur est comme une personne refusant de partir. Il ne nous reste plus qu'à trinquer avec elle. Les traces de pas font partie de la terre qui les porte. La forêt bâtit ses cathédrales avec des graines, des pépins, des samares. Les arbres accueillent la prière des mésanges, la couleur des geais bleus, l'appétit des insectes, l'entêtement des picbois. La forêt est une immense bibliothèque. J'y promène mes sens dans les essences des arbres. Chaque branche est une phrase ponctuée d'oiseaux. Sur cette page où j'écris, l'encre tente en vain de remplacer la sève. Je me bèche un jardin avec un bout de crayon. La mort y travaille tout autant que la vie. Le smog des villes n'éclaire pas les poumons. Ici, même les ombres tètent la lumière. Les lucioles remplacent les feux rouges. À l'affût des fantômes, j'ai toujours à la poche un carnet de voyage, un opinel pour découper les heures, des miettes de pain pour le petit Poucet. C'est les pieds dans la tête que j'avance, les yeux dans les nuages, les mots comme des souliers. Lorsque tombe la nuit, la bouche du lac n'en finit plus de boire le silence des étoiles. Les épinettes griffent le ciel. Les collines font le dos rond. Le paysage gonfle l'éponge de mes yeux. Elle s'égoutte en petits bruits mouillus, en consonnes sonores, en taches d'encre sur la sciure des mots. Après l'hiver, les vagues disparaissent dans l'eau, les congères de neige dans le gras des nuages. La terre remplit ses cahiers de verdure, des perce-neige aux crucifères, des agarics aux têtes de violon. Les cerises clignotent pour saluer le soleil. L'éternuement des fleurs ameute les abeilles. Si la fenêtre des mots nous pousse dans le gouffre, il arrive aussi qu'elle nous donne des ailes. Le calme gris des cendres contredit la fougue rouge du feu. Je remue mon stylo dans le bouillon des phrases, le magma des images. Certains mots restent au fond. Il peut tomber n'importe quoi dans le récipent d'une question. De quel verrou sommes-nous la clef? Nous n'en finissons pas de tourner en rond. Le même faisant corps avec le visible ne se voit pas dans l'invisible. Des anges volent derrière les images. Une feuille de papier me sert de tremplin. Pour aller où? Tout se termine par un rire ou un sanglot. Les mots sont trop petits pour nommer l'invisible. L'au-delà n'est ni le haut ni le bas, ni le réel ni le rêve. Tout se touche partout, et je voudrais aller plus loin, ne plus toucher à rien, flotter dans l'insondable.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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