Quand la critique te fait pleurer

Publié le par la freniere

Son amoureuse de scripteuse Christiane Tremblay vient de me relayer une note de lecture de Jean Gagné. Vous ne le connaissez sans doute pas parce que c’est un type plus occupé à piocher sur ses créations que sur l’idée de devoir les faire connaître : il a trop de pudeur. Quand je le fréquentais régulièrement, il tournait des films, faisait des collages hallucinants, fouillait les rejets de Montréal pour en soutirer ce qu’il appelait des “chimères” et rapaillait des livres, des disques, des objets, en plus de m’accueillir gratoche, lui qui n’avait pas le sou et qui recevait épisodiquement dans sa belle caverne d’Ali Baba les Patrice Desbiens, Denis Vanier, Pierrot le Fou Léger et autres Alain-Arthur Painchaud de ce monde.

Ces noms ne vous disent rien, probablement. Les Véro, les Céline, les Ricardo, les Pierre-Karl obstruent désormais l’espace public et racrapotent l’horizon. Même les écrivains qui pognent me semblent parfois exhaler un parfum de médiocrité satisfaite - peut-on et faut-il vraiment écrire aussi mal que Patrick Sénécal ? me demandé-je épisodiquement.

Jean Gagné (avec son frangin Serge) a capté, pour mémoire, la Semaine de la contre-culture organisée à Montréal en... (1974 ? 1975 ?) - je ne sais plus trop. Il y avait là William S. Burroughs, Josée Yvon, Patrick Straram, Ann Waldman, Jean Gauguet-Larouche, Allen Ginsberg : du monde irrécupérable qu’il me rassurait d’entendre à l’époque, alors que je me sentais prostré dans ce monde auquel je ne faisais que me buter. Et ça dure tellement qu’aujourd’hui encore, je m’étonne d’entendre mon front heurter les portillons des roitelets qui se désolent de devoir protéger leurs acquis avec l’onctueuse suffisance de qui s’est fait consentir une certaine forme de “pouvoir” (fuck you all). Mais je m’égare. Jean et Serge Gagné filmèrent cet événement (au moins aussi mémorable - car plus continental - que la “Nuit de la poésie 1970” de Labrecque) en plus de “canner” des documentaires sur Miron et Langevin, en marge de films de fiction qui passèrent sous le radar en raison, j’imagine, de leur caractère trop pété. J’ajouterai simplement que Jean a été partie intégrante du collectif Conventum, auquel ont été liés (de près ou de loin) René Lussier, André Duchesne, Daniel Heikalo et consorts.

Ça fait que... Quand un Jean Gagné me “shoote” une affaire de même, je suis plus “freezé” que si ça provenait des collaborateurs de Marie-Louise Arseneault (sérieux). Alors allons-y pour le commentaire sur “La vie rêvée” :

Affalé sur le sofa, Freud, sorte d’archipel géant où l’on divague à la une. Heureusement qu’à l’entrée, on nous a épargné l’épluchoir du lexique médical. L’écrivailleur et son lecteur captif nous offre de choisir entre “Le joueur” de Dostoïevsky et “Le joueur d’échecs” de Stephan Zweig pendant que le gratteur de mots à la position horizontale regarde en contre-plongée se dédoubler les vagues du stucco pour un plaidoyer hors champ de la force aviaire qui était restée jusqu’à maintenant invisible aux pauvres mortels d’ici ou d’ailleurs.

Mais de cette lecture on ressort comme un bon étudiant qui a troqué le doigt saignant pour le coeur au complet et c’est bien de ça qu’il est question au fil de l’envolée.

Quelle tempête, grands dieux, quelle tempête dans la tête de scaphandre que d’autres préféreraient à tête de chou, mais reconnaissons dans ce grand cru Landry notre frère de sous-terrain.

Dans ce livre grandiose, ce n’est pas la dinde qui manque. Pas facile d’en cerner le territoire, mais notre homme y arrive. Latte par latte, son plan se dessine d’un monde à améliorer. C’est aussi un road-movie qui dort en chacun de nous, comme la légende d’un Connolly [peintre extraordinaire, illustrateur du “Je” de Vanier et de livres d’art de Péloquin], lui aussi chauffeur de taxi. Même dans les basses Appalaches, on en a eu des échos. N’est [pas] Dean Moriarty qui veut [Kerouac] entre ruelles des Laurentides et autoroute, direction Sherbrooke.

Sans avoir à sortir totalement de nos repères d’enfant, on y voit la vie et la mort se donner la main du début à la fin et une grande musique intime est à la source de ce livre. Il faut tenter de l’entendre. Oui, louches intrigues à Sherbrooke et un peu partout sur le vaste horizon du narrateur. Un lecteur est condamné à la lecture et celui qui écrit à l’écriture. Comme le soleil obligé de percer les nuages pour fuir la nuit qui tenaille.

François Landry est-il un écorché vif ou un vif d’égorgement ? Je dirai que c’est les deux en même temps, mais devant un refuge sous un escalier au teint blafard. Père et mère font de l’ombre sur les gestes au présent qui s’anime devant le fabuliste. Entre le Mont-Sauvage et l’autoroute menant au crayon, il orchestre le tout du moment où il faut tout dire. Parfois entre les lignes. C’est là sa spécialité. Lui qui n’aime pas les grosses pointures (Proust), en voilà une à son pied de Zorba de chez nous. Et ça brasse dans le coin grec de l’avenue du Parc mais ici, la forêt [est] proposée comme un havre.

En lisant cette “Vie rêvée”, on ne peut que revivre le baiser peint par Edvard Munch ou revoir aussi la photo décrépite du quai de la Rivière-Ouelle faite jadis par l’auteur de l’opus ici en tentative d’appropriation. Dire ce narval à bout de souffle n’a pas de frontière. Donnez-moi l’espace d’un repos et je vous livre une guerre à mort. Mais aussi vous repartez avec les clés qu’il vous manquait. Pour son troisième roman, notre ami n’a pas lésiné sur la peur de ne pas y parvenir. Il a su toucher l’au-delà et, pourquoi pas, redéfinir la littérature qui nous est donnée, de fond en comble. L’auteur arrêtera sa vindicte lorsque vous esquisserez un timide sourire, narquois ou médusé, [devant] la lame de fond qui voit et écoute monter la légende des gens du fleuve. Bravo à cet écrivain qui jaillit.”

Merci, Johnny.

François Landry

Publié dans Glanures

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