Une fleur de garage

Publié le par la freniere

Les événements futurs, ils existent déjà. Ils murmurent derrière la porte. Ils frappent pour entrer. Ils se répandent derrière le passé. On les voit sans les voir. Ils fuient comme des coquerelles quand on éclaire la pièce. Ils trébuchent sur les meubles. Ils palpitent dans les cosses des pois, les artères du cœur. Ils sont là dehors. Ils envahissent les rues, les fondations, les toits. Ils passent entre les bancs et s’accrochent aux tuyaux des égouts. On ne distingue plus le masque du visage, le paysage de l’image, le sourire du bâillon, la fine fleur du mauvais miel. Une fleur de garage côtoie une soupape de jardin. Tous les morceaux du temps s’agrippent à l’espérance.

La flamme attire l’ombre. Elle s’y jette et brûle sa lumière dans un dernier éclat. Les murs font partie de l’homme sauf pour les enfants. Ils tiennent la porte ouverte et brisent les fenêtres. Les oiseaux font partie de leurs mains, la mer de leurs pas, le ciel de leurs jeux. Il ne faut pas que leurs rêves se transforment en poussière, que l’escalier du cœur se mue en précipice. Quand l’agenda est plein, l’avenir se courbe sous le poids. Chaque loi qu’on impose, chaque idée reçue, chaque forme dictée par la mode, chaque vérité qu’on proclame, le numéro qu’on porte et l’encre sur un chèque menottent le hasard. Chaque guru, chaque chef, chaque Dieu retardent le bonheur. Le temps ne change pas mais l’espace l’ignore qui n’a pas de frontières. Il arrive que les couleurs du jour se perdent dans le noir, que les trompettes s’éteignent dans un bruit de klaxon. Les visages derrière la vitre, pour peu qu’on s’en souvienne, laisse des traces de buée comme des fantômes buvant de l’ombre. Le silence des oiseaux fait un vacarme d’ailes. J’entends marcher derrière le mur. Ce sont mes propres pas qui précèdent les miens. Une clôture de questions se dresse devant moi. Ses barbelés m’arrachent les neurones. Les mots se jettent sur les gueules du vide. Ceux qui croient faire tourner le monde n’en sont que les toupies.

Sur le piano des routes, mes pas poussent des poids sonores. J’avance à l’oreille dans la cohue du monde. Le costume du temps se coud à notre insu. Le jardin se recouvre de neige. Les pas ont tant de routes. Les mains ont tant de gestes. Je ne trouve plus les mots. J’écris sur une seule ligne d’horizon comme une main qui suit la rampe. Les points ne sont que des silences chantournant la musique. Le vent qui ranime les flammes est le même qui les éteint. Je racle comme une drague l’humus des images, l’abîme entre les jours, la faille entre les hommes. Il ne faut pas désespérer. La canne blanche d’Homère lui servait de crayon. La mort n’est qu’une tache de naissance sur le biceps de l’infini, une petite vague dans le sillage cosmique.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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