Le Roi du Supermarché

Publié le par la freniere

Le Roi du Supermarché

J'ai acheté de l'or, du pétrole
du blé du riz du maïs du coton
négocié des armes de l'uranium

J'ai volé des terres pillé des nations entières
soudoyé des chefs de guerre des savants
des philosophes des présidents
des ingénieurs des docteurs
des prophètes de malheur

J'ai soumis des peuples ardents
avec des promesses jamais tenues

J'ai acheté le vent l'eau et l'air
la démocratie la république et la liberté

Je vends tout ce que “les juifs n'ont pas vendu” (Arthur Rimbaud)
des esclaves des libres penseurs des girouettes
des asticots pour la pêche à la ligne des imprimantes jet d'encre
des voitures des tv du ciment et des idées
des cercueils, des tombeaux à prix défiant toute concurrence
des boîtes en fer blanc des tissus des uniformes des bottes
des produits pharmaceutiques des poisons des oiseaux en cage
des parfums, du baume du tigre, de la cocaïne, des mirages
des miroirs aux alouettes, des défenses d'éléphants, du caca en boîte
des alcools frelatés des organes humains des boules de cristal
des trompettes et des tambours, des places au soleil, des remèdes de chacal
des arpents de lune aux enchères, des salades vitaminées,
de la viande avariée, des rêves pourris, des illusions cosmétiques
des vaccins contre la rage du lard et de l'art; des confettis, du cirage et des cigares

J'ai béni les apocalyptiques agents orange du Vietnam et les Khmers rouges
les actionnaires criminels de Monsanto les sirènes luxuriantes de la haine

De la Palestine jusqu'en Afrique du sud et aujourd'hui au Yémen
je chante la gloire des barbus et des fous de dieu et les refrains terribles
des égorgeurs en Syrie, des violeurs du Congo, des décerveleurs en série
les louanges des Princes de l'Arabie heureuse et des pédérastes aristocratiques

J'ai soutenu des criminels nazis d'inénarrables dictatures
des coups d'état des razzias des pogroms des génocides

Depuis la plus haute tour de ma demeure sous protection électronique
J'ai ensanglanté les uns après les autres tous les continents
pour noyer la flamme bucolique des révolutions débiles
J'ai éradiqué la pitié la solidarité la fraternité et je jouis de mes rentes à vie

J'ai produit des films à grands spectacles pour conquérir les esprits
enfoncé le clou dans la chair des innocentes utopies
sultan des milles et unes nuits les foules me vénèrent
lorsque je leur raconte mes histoires à dormir debout

Ma patrie est de nulle part
puisque mes possessions n'ont pas de frontières
et que je suis plus riche que tous les pharaons d'Egypte réunis
Je n'aime que mes semblables

je règne sans partage sur une mappemonde d'écrans extra-plats
du levant au couchant j'étends la grande nuit du néant définitif.

André Chenet, Paris - Février 2017

 

Publié dans Poésie du monde

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