On monte comme on tombe

Publié le par la freniere

Les yeux me sortent de la tête quand je ne veux rien voir. Il n’y a pas de lunettes chez les animaux. Ils voient les choses comme elles sont. L’homme essaie de voir plus loin, du moins celui à qui il arrive de penser. Ne pas mentir ne suffit pas pour dire la vérité. Il faut la pointe aigue de l’âme transperçant l’apparence, la charge émotive du vivant. On a beau s’habiller avec sa propre peau, il y a toujours des mailles qui filent, des manches qui retroussent, des accrocs de malheur. On ne peut rien y faire. On garde toujours le même corps en location. Il y a du sang dans l’eau des poèmes. On s’écorche le cœur à faire pénétrer le ciel par un trou de souris. L’homme sera-t-il le coup de grâce du monde ?  Il me faut l’écriture quand l’oreille s’efface. Ce n’est pas le sens de l’histoire qui importe, mais celui de la durée. C’est l’éphémère d’un poème qui traverse le temps. Contrairement au chien, le chat choisit qui regarder. Le chien mord même les pneus d’auto. La musique place le cœur dans l’oreille. Le pouls bat la cadence, la danse des pas, le son des songes, la clef des champs.

Chaque jour est une première fois. L’homme est plus seul dans la foule qu’une fleur dans ses pétales. La fleur, elle, est seule dans un bouquet. Il n’y a que les racines qui se conjuguent. Elles font de l’arbre un verbe. On ne meurt pas vraiment tant qu’un brin d’herbe pousse. Du moins, on fait semblant d’y croire. J’offre mon cœur à ce qui ne sert plus. Ce qu’on refuse à l’homme, j’en ai fait mon métier, au-delà des échecs, des erreurs, des errances. C’est en marchant que je remplis mes pas. «Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?» Je n’ai jamais su répondre à cette question. Ce qu’on fait est moins important que ce qu’on est. Ce que l’on croit utile est souvent le plus futile. On ne s’habille plus pour s’habiller mais faire de la réclame. Je n’ai jamais croisé un loup supportant le bureau, l’usine, le métro, la file d’attente. Je n’ai pas vu d’ortie pointer pour travailler. L’homme fait tout pour s’emmerder. Le commerce a fait main basse sur le temps. Mêmes les heures sont à louer. L’espace est devenu une banque où l’homme s’atrophie de guichet à guichet. Il y a des choses dans la vie sociétale qui m’apparaissent weird. Si les marins prennent leurs vacances à la mer, je vois très mal un ouvrier prendre les siennes à l’usine. Le rêve, la musique, les mots donnent parfois un coup de pouce à la vie, une pichenotte au brouillard. Il y a trop de mots qui encombrent mes murs.  Dois-je déménager ou effacer les murs ? On dit oui à la vie, merde à la mort. On fait la bille entre deux tilts, un jour nerveux comme un cheval de course, un autre Rossinante comme une vache espagnole. On fait la paire, impair et manque, le côté pile en diable, le côté face en Dieu. On voit le monde sans rien voir. On tient bon jusqu’au jour où il n’y a plus rien à effacer.

Il est heureux que les hommes dorment quelque fois, sinon la planète aurait déjà sautée. Quand on nous prend pour un autre, il est dangereux d’y croire. Il y a tant d’hommes en nous. On ne choisit pas toujours le bon. Heureusement, ce sont les oubliés qui prennent la parole. On s’habitue à peine à la vie qu’elle prépare déjà sa valise. Avec le temps, on se ramasse avec des morts sous la peau. Leurs os nous grattent. On finit par s’habituer à la mort des autres, et encore, mais à la nôtre… Victime de la durée, on n’est jamais ce qu’on sera. La misère m’étonnera toujours quand le monde est si riche. La pauvreté, ça va, elle est aussi naturelle qu’un désert, mais la misère, ah la misère, quelle connerie le monde. Mon cœur tremble sur ses gonds à force d’ouvrir sur le vide. C’est en regardant les gens dans le métro, que j’ai choisi de vivre autrement. Je n’ai nul compte à rendre, mais des contes à relire, des petits gnomes à moucher, une fée à rencontrer. Quand je ramasse du ciel en vrac, mes yeux de brume s’éclaircissent. Même chez moi, je suis ailleurs, heureux de n’avoir pas d’argent, mais les mains libres pour aimer. Je fais battre ma langue aux quatre vents des mots. Deux mains, ce n’est pas assez. Il en faudrait parfois trois ou quatre pour mieux saisir la vie.

On monte comme on tombe. Il faut quelques pâquerettes dans l’enfer du cerveau pour amortir la chute, une lueur au moins pour la noirceur de l’âme, une musique pour les sourds, de l’encre pour les mots. Trop de médicaments enlèvent la santé. Il suffit d’une tisane pour le cœur, ce qui sépare la danse de la marche, le cheval de l’auto, la poésie de la prose. Je me méfie des lignes droites. Mes phrases vont de travers avec des mots qui boitent, qui toussent, qui s’éclatent, mais se rendent à bon port. Leurs syllabes tossent le quai du silence. Il y a trop d’obstacles entre la mort et la vie. Rien n’est perdu, pourtant. Il y a toujours Mozart, Guillevic, Renoir, un air d’ocarina, une grande goulée d’eau fraîche. Les mots m’aident à survivre, non pas tant les miens que ceux des autres. Si c’est Ponge ou Artaud, je revis. Je jubile. Je fais sauter les ombres. Je boxe avec le temps. Ma relation avec la vie doit-elle nécessairement passer par un crayon ? C’est toujours mieux que de faire ce qu’on déteste. Je ne trahirai pas la vie pour me faire une place dans le monde. La réussite sociale, l’argent, la gloire, c’est périmé. Ce sont les médiocres qui sont riches.

Je n’ai pas honte de ne rien faire. La plupart des métiers d’aujourd’hui sont plus ou moins réels. Travailler pour faire du blé, ce n’est pas comme faire du pain. Travailler pour un salaire, c’est pire que l’esclavage. Sans l’appel du crayon, j’aurais pu faire maçon, faire du grand avec du petit, faire du solide avec du mou, la glaise, le lait de chaux, le sable, unir l’horizontal au vertical. Et puis non, un mur devient vite une prison. J’aurais peur d’y rester. J’aurais pu faire éleveur, mais les bêtes aujourd’hui cognent d’elles-mêmes aux portes des abattoirs. J’aurais pu faire chaman, jamais tricoteur d’anges. J’aurais pu travailler le bois, gosser, écorcer, varloper, radouber, mais la croix, la potence, le cercueil, jamais je n’aurais pu. Je fus veilleur de nuit, mais à compter les moutons, je m’endormais dans la laine du rêve ou je prêtais main-forte aux voleurs, ces tire-larigot plus honnêtes qu’un banquier. J’aurais pu faire berger, sismologue, marin, planteur de citrouilles ou lieu de planteur de quilles, voleur de pommes, écosseur de petits pois, arpenteur de rien, cordonnier mal chaussé, pelleteur de nuages, regrattier d’absolu. J’aurais pu faire potier rêvant le monde dans sa forme à venir. Il est plus naturel d’être un homme que d’être d’un métier, d’un pays, d’une caste. On ne perd jamais assez. Perdre au jeu, à la roulette, à la Bourse, c’est comme perdre à la roulette russe. On peut survivre encore un peu. Si je dois rester seul, je parlerai aux arbres qui répondent parfois. Quand on peut voir la mort dans le rétroviseur, il ne sert à rien d’accélérer, de lever le pied ou de freiner. On finira dans le fossé de toute façon. Après, après. Qu’est-ce qu’il y a après ? Je me réveillerai peut-être d’un berceau funéraire plus vivant que la vie.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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