Un cheveu sur la soupe

Publié le par la freniere

Les clochards de la rue font la cloche, un verre à la main, une bouteille dans l'autre. Ils ont l'haleine d'un égout à la bouche édentée. Leur vie de chien leur donne le bourdon. Le temps titube entre leurs jambes en quête des secondes qu'il reste à vivre. Mettant des mots entre leurs pattes, j'enquête sur la vie. Combattant les courbatures et l'élancement des muscles, je marche par nécessité. Avec la disparition progressive de la monnaie courante, il devient plus difficile de quêter ou de jouer dans le métro. Il restera de l'espoir tant que les machines distributrices accepteront les pièces. Quand on fait la manche, la faim nous arrive comme un cheveu sur la soupe, mais il n'y a pas de soupe. Il n'y a qu'un poil dans la main. Sans victuailles, il n'y a plus que les entrailles criant famine. Pour certains, mis à la rue sans le vouloir, il arrive que l'estomac leur bouffe le cerveau. Ils se suicident ou disparaissent, laissant moins de traces qu'un fantôme. Dans la saleté des ruelles, la vie nous mène par le bout du nez. Le goût et les odeurs nourrissent la mémoire olfactive. À défaut d'un pain chaud, je me tape un festin visuel, mangeant des yeux le paysage. J'ai le cerveau plus vivant que le corps. Ce que je perds en muscles, je le gagne en paroles. Le froid taillade les visages. J'avance, la tête engoncée comme celle des tortues, dans un vieux mékinak. Où j'enfonçais mes pieds dans les traces d'un loup, aussi fier que lui, je dois me contenter de glace noire et de gadoue grisâtre. À la fonte des neiges, le sol transparaît, crasseux comme un vieux peigne, des poils de chien, des cacas de chat, des chicots d'herbe entre les dents. Il est difficile d'être lyrique en hiver. Les mots se fendillent sous l'effet du gel. Ils sortent par mottons. Certains en perdent leurs voyelles. Avec la langue pâteuse de la veille, je m'immisce dans un trou de silence. Pour les taiseux de mon espèce, les mots donnent le mal de mer. À chaque pas, on risque de manquer son coup, perdre le cours du temps, casser le cou des choses. Je tangue d'une phrase à l'autre, cherchant la marge où m'accoster.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Angelilie 07/02/2017 15:26

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. un enchantement. je reviendrai