Chaque pissenlit

Publié le par la freniere

Les gens de mon village n'ont pas de pieds, mais des pneus, de l'huile à vidange au lieu du sang, une soupape à moteur à la place d'un cerveau. Même les fraises y ont un goût de pétrole. La culture reste en panne au fond d'un vieux garage entre un licol et deux charrettes à foin. L'économie éteint le feu dans la paille des mots. La terre a mis sa robe d'été, son calicot de fleurs sauvages. Ce qui s'habille se dénude, de la plage à la branche. Chaque pissenlit fait sa fête au soleil. La pluie n'est pas jalouse. Elle se souvient de la caresse des vers de terre et de la soif des fougères. J'ai traversé la plaine où terre et ciel se marient. Me voici dans les pins, les chênes, les bouleaux. Un arbre en appelle un autre comme un oiseau de branche en branche. Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres.

Les années s'accumulent, mais alourdissent l'ignorance. J'ai toujours préféré le hi-han des ânes à celui des ambulances, le bonnet d'âne au képi militaire, la peau nue d'une femme aux robes griffées, le jardin de Prévert aux graphiques de Marcellin Pleynet, le fracas des abeilles aux statistiques des comptables, m'écorcher la peau aux ronces des mûriers à brouter les pavés. Sans vraiment le vouloir, les yeux finissent par créer ce qu'ils voient. Si la chaleur augmente la lumière, le froid améliore la clarté. Quand il ne restera plus que les mots de la terre, j'en sèmerai partout. Il poussera des fleurs sur le plancher des banques, des arbres dans les rues, des ruisseaux pour les pieds des enfants, des pierres pour s'asseoir. Il faut savoir aimer pour que les mots retiennent la mémoire des corps.

Ce n'est pas la loi qui m'inquiète, mais ceux qui la respectent, le Christ aimant sa croix, les esclaves qui caressent leurs chaînes et dilapident leur espoir en billets de loterie. Qui donc leur a fait croire qu'on peut sauver le monde par une catastrophe? On entre à l'usine comme dans l'idée de Dieu. La paie est devenue l'église. Nulle part c'est partout et partout c'est nulle part. Même fermés, les yeux n'arrêtent pas de voir. L'ouvert et le fermé s'épousent. On vit, on meurt, à chaque instant. On ne voit pas le temps. Il y a trop d'espace autour. Il est déplorable qu'on doive connaître la prison avant de s'évader. Ce n'est pas comme la chenille dans un cocon. L'homme n'est pas un papillon.

Je ne sais pas tout à fait ce que je vois. Malgré le jargon des savants, la vie reste un mystère. Je regarde le monde à travers les robes des femmes. Il ne faut pas confondre le labyrinthe avec l'errance, l'abstraction et la transcendance. Tant qu'il reste un contraste entre la chair et l'acier, l'espérance subsiste. Je cherche un peu d'amour parmi les blessures, les maladies, les morts. J'ajoute du réséda à l'abstraction, de la menthe à la tisane amère des années. Le temps est parfois si compact qu'on le touche du doigt. Il est difficile d'imiter le pschi des chats avec des cubes d'alphabet rongés par les souris. Il faut avoir aimé pour créer la beauté, avoir été heureux pour croire à la bonté.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article