La gamelle du chien

Publié le par la freniere

Que serait une vie sans conte de fée, un meuble sans tiroir secret, un espoir sans amour? À la recherche de l'essentiel, nous butons sur des riens. Des charrettes inutiles nous encombrent la tête, allant cahin-caha vers le même dépotoir. Seuls les mots, quelquefois, perlinpimpinent le réel, mais trop souvent le lapin du sens refuse de sortir du chapeau. Il dort comme un loir dans un nid de syllabes. Rien n'est tout à fait blanc ou noir. L'inclination à la débauche côtoie l'aspiration à l'ascétisme. Il y en a qui ne supportent pas les portes ouvertes. Le bruit du monde les rend sourds. La vue du sang les aveugle. Toujours dernier dans la course du rat, je m'inquiète pour un mot, une brindille, une pierre. On a donné tout le pouvoir aux caisses enregistreuses. La vérité navigue entre les statistiques et les rendements boursiers. Le sens des valeurs se perd. Trop d'enfants affamés aimeraient bien manger dans la gamelle du chien.

Le bout d'une allumette palpite comme un cœur et finit par s'éteindre. Trop de choses inutiles, l'ordre et l'argent, nous empêchent de vivre. Il y a des heures qui sont une douleur au ventre, une otite, un oedème. D'autres pétillent on ne sait trop pourquoi. Les jardins ont tous des araignées, les maisons des milliers de fantômes, les hommes des secrets qu'ils n'osent pas révéler. Des milliers de secondes s'entretuent dans ma tête. D'autres chantonnent en faussant. Trop de veuves hantent les cimetières croyant vaincre le temps en vérifiant les morts. La vie est trop souvent ratée et bien ratée. La légèreté pendouille comme un ventre d'obèse. On ne vit pas longtemps avec sa jeunesse en guise de victoire. À force d'habitude et de routine, quand on détache le chien du sens, il ne va pas plus loin que la longueur de la chaîne. L'horizon n'est qu'un leurre. Dans ce tintamarre d'usine, ces gloussements télévisés, ces murmures marchands, l'insatiable vacuité de la volaille humaine, reste-t-il une petite place pour le cœur, une goutte de tendresse, une pincée d'espoir? Si j'ai fait le ménage dans le vocabulaire, j'ai négligé le reste. Il y a sous les meubles un peu de terre sale et des minous de poussière, la poudre blanche du temps sur le bord des fenêtres, des vergetures sur la patine du bois. Les bateaux ensablés m'intéressent beaucoup plus que le strass des vitrines et l'éclat des néons. Ce qui porte le temps porte aussi l'histoire. Les peurs sont là, pleines de crimes à ras bord. Elles se cachent partout, un bruit de chaîne, le hurlement d'un loup, les pas précipités d'un rôdeur à l'affût de la nuit, l'éclair précédant le tonnerre, la suie des ombres sur le mur. Si le dompteur est seul dans la fosse aux lions, il doit sentir la bête. C'est avec des caresses qu'on dresse le destin, qu'on amadoue la mort, qu'on affronte les peurs.

Toute une journée à ne rien faire, à me tourner les pouces vaut mieux qu'une minute à l'usine. Toute une vie bien ratée vaut mieux qu'une gloire illusoire. Il ne suffit pas de fermer la télé pour que règne la paix. Des enfants meurent de faim. Des hommes se tirent dans le dos pour de vrai. Des rats grignotent des cadavres. On bombarde jusqu'aux lits d'hôpitaux. Malgré soi, on pose des questions. Comment ça va la douleur? Comment ça meurt le bonheur? Je me perds dans mes rêves. Aurais-je mieux fait en grand nègre athlétique qu'en petit poète blanc crachotant des sonnets, prenant pour des proverbes quelques roupies de sansonnet. Je me fie à l'indulgence des orties beaucoup qu'à celle des humains. Il y a sûrement des lieux où les clous de girofle remplacent les passages cloutés, où les chapeaux de champignon font oublier les chapeaux de roue. Enlever sa montre ne suffit pas pour que le temps s'arrête. Entre la naissance et la mort, il nous faut bien essayer de vivre. Où certains se dissipent dans l'or, les affaires et l'argent, je bouge les orteils pour me sentir en vie. J'écrase quelques larmes sur la joue, quelques gouttes d'encre sur la page. Je transforme les mots en mer démontée, en bateaux de papier, en pirogues antiques remontant l'Amazone, en criquets pèlerins et leur scie musicale.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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