La voix des morts

Publié le par la freniere

La voix des morts est dans la voix des mots. Le vent souligne les odeurs corporelles du monde. On ne meurt pas vraiment. Utiliser les mots, c'est entrer dans l'imaginaire. Le réel est plein de portes dérobées invisibles à l'oeil nu. Il faut se concentrer pour y pénétrer. Pendant longtemps, la vie citadine m'a empêché de voir la beauté. Trop de gestes inutiles, de traites à payer, de pas trop anonymes et de voisins sans nom, de ciel sans étoiles, de rues sans pâturage. En présence de tout, on ne pense plus à rien. Désencombré du superflu, je me sens mieux à la campagne, comme si j'étais un meilleur homme. Il m'importe peu d'être le moins lu des écrivains, tant que les mots m'évitent le travail en usine. Je n'ai jamais voulu exister socialement. Faire carrière m'intéresse moins que faire l'autruche. J'écris comme le vieux que je suis. Je radote et je tousse. L'écriture à la mode est à l'égal d'un lifting. À la bourse aux valeurs, je mise des images. J'offre ma soif à l'eau fraîche des mots. Piégé par la littérature, c'est elle aussi qui a brisé mes chaînes. Avant de finir tué par les big macs, mourru par le ketchup en sucre, il faut élever la soupe jusqu'à l'art, le pain jusqu'à la gastronomie, la pomme jusqu'au cidre, les fleurs sauvages jusqu'à l'art floral. Comment sauver la terre quand les écologistes s'occupent plus de la merde que des hommes? Les plus beaux jardins commencent par la tête. On laisse mourir les enfants, mais on respecte l'apparence. On observe les vêtements sans regarder la peau qui saigne. Les draps s'usent plus vite du côté des corps, que ce soit par l'amour, la douleur, l'insomnie. Les mains ne savent plus faire le feu, tresser l'osier, filer la laine, faire le pain, le tricot, le crochet, faire du neuf avec du vieux, recoudre les coutures, agiter la grosse bobine de fil et la trame de lin. Les boites à boutons ne servent plus à rien ni la corde à rempailler. Il faut parler d'amour à la pointe du fusil, mettre des gants pour la caresse. Le cœur blessé par le mensonge, le cynisme et la peur, l'âme écorchée sur le ciment des hommes las, nous cherchons tous le fil à cicatrice. Que l'on s'accroche à Dieu ou à l'argent, nous nageons avec des mains coupées.

Le malheur ne plie pas. Il reste raide sous les caresses. Vit-on plus mal en donnant le peu qu'on a plutôt que d'étouffer sous le superflu? Ayant été un très mauvais chrétien, je suis un très mauvais athée. Il m'arrive encore d'engueuler Dieu pour les mauvaises raisons. J'ai beau détester la foule, j'ai quand même fait quelques salons du livre. Il faut bien faire quelques concessions pour pouvoir publier. Un écrivain perd son âme à respecter les règles du marché. Un livre qu' on est obligé d'expliquer est un livre de trop. C'est lui qui doit parler, non la bouche de l'auteur. Chacun lit selon ses capacités, qui avec ses yeux, ses oreilles, sans masins, qui avec ses mots, ses images et même l'odorat. On ne voit pas tout. Il y a une autre vie là où la peau cache les organes. On voudrait racommodé le grand trou du monde, mais sa béance nous emporte. Je suis un taiseux. Je mets l'oralité dans l'écriture, la musique dans l'étalement des phrases, le sang et la salive dans l'encre sur la page. J'écris sur la pouce, à la sauvette, à la bonne ou mauvaise franquette, selon l'appétit du lecteur. Ce que je dis est informel malgré l'usage immodéré des figures de style. Que ce soit dans l'utile ou l'inutile, j'aurai toujours été un mauvais placement.. Heureusement que quelques éditeurs misent encore sans avoir peur de perdre. Je ne connais que quelques vérités toutes simples. Le papier d'Arménie me rappelle ma mère. Tous les oiseaux sont beaux, même les urubus dans leur travail de vidangeurs. Il suffit de peu de chose pour être un saint ou un diable. Du chaos des étoiles à la sagesse des racines, l'homme doit s'aimer non semer la discorde. Il est plus important de vivre pauvre mais debout que courbé sous la richesse mal acquise. La spoliation de la terre est le pire des crimes, la charité la plus belle des vertus. Il y aura toujours au fond de la mémoire la lumière de l'eau sur le visage des enfants, la force de l'amour qui engendra chacun, le sillage des pas sur la marée des routes. J'ouvre les yeux dans les entrailles du monde. Les morts me visitent et me parlent à voix basse parmi les bruits de pas. Des gens de cinq mille ans nous regardent encore. Ouvrir les yeux ne donne pas naissance au jour, mais laisse pénétrer la lumière comme la fenêtre ouverte donne une présence au vent. Pénétrer l'inaudible est un plaisir de l'âme. Par l'oreille du monde, j'entends la plume qui gratte ce papier, le ronron du frigidaire se mêlant au ronronnement du chat, le la majeur au fa mineur, le frottement d'ailes des insectes, les cris d'une souris qu'on croque, le bruit sec d'une porte qui claque, le bruit d'un ongle sur la vitre, le silence coloré par l'éclosion des fleurs, le vent pliant les herbes, l'appel d'un chevreuil, l'odeur sonore des femelles. Le choeur des grillons et des crapauds survit au vacarme des quads. Quand on entend battre le cœur du monde, la relation au silence est autre. Chaque mot peut devenir un verbe. Les pas sentinent le sentier. Chaque jour, j'habite quelques pages. Je vis ma vie au ralenti. Je course avec un arbre et m'épuise avant lui. Malgré l'arthrose et les migraines chroniques, c'est par la blessure des mots que je souffle le plus. J.écris en lettres attachées. Les jambages des minuscules se donnent la patte ou le bras tout entier. Le mot main a les cinq doigts d'un m et d'un n qui indiquent le sens. Quand le cynisme règne en maître, le niveau des larmes ne cesse de monter. Le silence occupe un lieu plus grand que la parole. Où les phrases nous enferment, les marges ouvrent une porte. Chaque miette est plus utile que le tout. Chaque seconde permet l'éternité.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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