Le crucifix d'un Québec mythique

Publié le par la freniere

Toutes les forces réactionnaires du Québec (et surtout de Québec) sont actuellement liguées pour dénoncer le retrait du crucifix dans le hall d'entrée de l'hôpital Saint-Sacrement à Québec. Conservateurs, libertariens, nationalistes identitaires, intégristes chrétiens, fascistes et xénophobes forment une union sacrée (dans certains cas, profondément contre nature) pour prétendument défendre l'Histoire et le patrimoine.

Défense de l'Histoire et du patrimoine? Mais où étiez-vous donc quand les barbares du prétendu État islamique entreprirent de détruire les bijoux de la ville ancestrale de Palmyre en Syrie? Pas un commentaire, pas une consternation, pas une manifestation, rien.

Il s'avère fort probable que pour vous, ceux que Brassens nommait les «gens du cru», le seul patrimoine qui mérite d'être protégé c'est le nôtre, le québécois, le Canadien français. Mais où étiez-vous donc en septembre 2015 quand le gouvernement du Québec a décidé de détruire le Village des tanneries à Montréal pour construire le nouvel échangeur Turcot? Pourquoi n'êtes-vous pas en train de faire une chaine humaine autour de la maison Déry à Charlesbourg qui risque d'être rasée et qui date de 1828? Pourquoi n'avez-vous pas protesté contre la destruction du monastère des Dominicains près du Musée des beaux-arts de Québec? Où sont vos propos acerbes, vos pétitions, vos appels, tout ce fiel que vous ne cessez de déverser sur une prétendue caste de gauche qui gouvernerait le Québec? Tout cela n'était-il pas de l'Histoire, du patrimoine, du «fait français» en Amérique du Nord?

Vous, qui avez la chance d'être «nés quelque part», considérez peut-être que ce ne sont là que des ruines insignifiantes, que le réel enjeu c'est la protection de la culture québécoise, la transmission d'un patrimoine commun, le développement d'une jeunesse cultivée qui pourra faire vivre cette culture. Mais n'est-ce pas vous, bigots de la radio gueulée et autres laquais de l'Institut économique de Montréal, qui ne cessent d'en appeler à l'abolition des cours de littérature et de philosophie au cégep? Mais n'est-ce pas vous qui crachez constamment sur les sciences humaines et sociales qui ne seraient que du «pelletage de nuages», des amas de savoirs inutiles payés «avec nos taxes!»? Qui d'entre vous a appelé la Faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université Laval pour dénoncer les coupes budgétaires et la suspension de programmes liés... au patrimoine? Non, vous avez plutôt affublé du classique épithète de communistes les étudiants qui protestaient. C'était bien fait pour eux, ils n'avaient qu'à aller dans un programme utile.

S'agirait-il alors d'une affaire religieuse? Impossible, vous ne cessez d'en appeler à une pure et radicale laïcité à la sauce républicaine. Rappelez-vous, vous alliez voter avec un sac de patates sur la tête pour soutenir cette position. Rappelez-vous, il était essentiel de retirer tout signe religieux de l'espace public . Rappelez-vous, les baby-boomers avaient prétendument «sacré dehors les curés» en ne souhaitant pas les voir revenir (surtout pas d'une autre couleur!).

La vérité c'est que vous n'en avez rien à faire de l'Histoire. Ce que vous défendez n'est que construction, la pure nostalgie d'un temps qui n'a jamais existé, une Histoire anhistorique. Vous vous êtes créé un Québec mythique blanc, chrétien et conservateur. Dans ce récit de la «race canadienne-française», les pensionnats autochtones disparaissent, les conditions de travail des ouvriers et des ouvrières ne sont que des détails, la condition féminine est impertinente et le crucifix de l'Assemblée nationale s'y trouve depuis toujours. Vous n'avez que du mépris pour l'Histoire, car elle ne cesse de vous ramener à la réalité, de vous rappeler que la colonisation est un crime contre l'humanité, que le Québec d'avant la Révolution tranquille était rétrograde, misogyne et raciste, que la Grande noirceur a bien existé, que la Révolution tranquille ne fut qu'une révolution bourgeoise ou que Lionel Groulx était un protofasciste.

La vérité, c'est que ce n'est pas réellement le retrait du crucifix qui vous embête (on le fait déjà dans les écoles depuis un moment). C'est que vous vous êtes persuadées que c'est de la faute à «eux» si on le retire. Vous savez de qui je parle, ces gens que vous avez habilement et progressivement diabolisés au cours de la dernière décennie, et ce, à un point tel qu'il est devenu normal de les mépriser en public ou de considérer qu'en leur tirant dessus on ne devient pas réellement un terroriste, mais uniquement un désaxé ou un «twit». C'est pour cette raison que les destructions patrimoniales que j'ai mentionnées précédemment ne vous ont guère importunée : c'était là, le fait de bons Québécois de souche, c'était prétendument «nous» et pas «eux». Notre culture, on peut la détruire, tant qu'on le fait entre nous.

Ayez au moins le courage de le reconnaître. Ayez au moins le courage d'admettre que c'est le mépris de l'autre qui vous guide et cessez d'en appeler à l'Histoire pour légitimer vos délires. Vous serez des xénophobes, mais vous serez des xénophobes honnêtes.

Maxime Laprise        Finissant à la maîtrise en histoire Université Laval

 

Publié dans Glanures

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