Le hasard et l'habitude

Publié le par la freniere

Aujourd'hui, il fait beau. Si j'étais croyant, je me signerais devant le soleil. J'applaudirais le vent. Des bulles de bonheur éclatent dans le grand bol de l'air. Quelques cabanes émergent du lac pour la pêche sur glace. Les brimbales s'agitent. Des hommes en adorak matelassé enfilent sur une corde les petits poissons des chenaux. D'autres les font sauter dans le beurre entre deux ponces de gros gin. La pêche sur glace n'est qu'un prétexte pour boire jusqu'à l'ivresse. D'autres se renfoncent dans l'attente et tapent des mains pour réchauffer le corps. Un policier patrouille en skidoo. L'uniforme absorbe totalement celui qui le porte. Un policier n'a pas plus de personnalité qu'un pit-bull. Il se confond avec son fusil qu'il brandit comme un sexe. On a beau mettre les montres à l'heure, le monde retarde sur le temps. Si je préfère l'odeur du tabac à celle de l'encens, c'est que les jurons soulagent mieux que la prière. Ni Dieu ni Freud n'ont guéri l'homme de son aveuglement. La blancheur du froid transforme tout en école de silence. De rares oiseaux se font entendre et le crissement des pas sur la neige. Le gel nous rend prisonnier de l'espace. Il ne me semble pas que je vive au milieu des hommes, mais plutôt à côté. Je ne pêche pas le même poisson et ne reste pas longtemps au même endroit. Même assis dans l'immobilité, je voyage dans ma tête. Je prends le train des mots. Je m'éloigne du train-train quotidien. L'errance est la colonne vertébrale du voyage. Chaque jour est un nouveau pays. Je ne suis sûr de rien. J'écris en dilettante. Je laisse mes livres aller seul dans la vie. Les mots sont en vadrouille de l'orage à l'éclair au chocolat, du tabarnak au tonnerre de Brest. Je les retrouve dans le désert où s'égosille ma parole. Chaque phrase est la braise d'un pas sur la neige des pages. Le silence, il faut le goûter, le toucher, l'embrasser. Je lis toujours avec lenteur, les mots ne bêchant que la mort. Il me faut la richesse des mots pour supporter ma vie de pauvre, des espoirs bien plus vastes qu'un Dieu. Vivre, c'est combiner la douleur et la joie.

J'aime les clous qui dépassent. Ils rendent plus vivant. Les mots les plus tragiques sont les mots quotidiens. Ils s'usent aux mêmes secondes que le temps. La dextérité d'un violoniste n'empêche pas le temps d'aller plus vite que les doigts. Je joue pianissimo. Je marche très lentement. Chaque instant de plus est une mort différée. On laisse les mots se charger de l'horreur pour s'en laver les mains, mais le sang ne part pas. Il tache l'espérance. Toutes les raisons de vivre ne servent à rien. Autant écouter les oiseaux, accompagner le vent d'un air de flûte, ajouter des couleurs à la noirceur du monde. La mort donne de l'espoir aux pessimistes. Avec le temps, à défaut d'un loup, je promène mon cadavre. De dents de lait en crocs de loup, je n'ai plus que des quenottes pour mordre dans la vie, une parole ébréchée. Sur le blanc réticent de la page, je pèse sur mon Bic comme un vieux paysan s'appuie sur sa herse pour que le soc s'enfonce davantage dans la motte. Il arrive que le temps passe à reculons. En quelques mots, je retourne à l'enfance. Je regarde une fillette rouler sur un vélo volé. Ses couettes volent au vent. Il suffit du bruit d'une tronçonneuse pour que tout s'efface, la jeunesse, la naïveté, l'amour. Les fleurs repousseront toujours, mais qu'en est-il de l'homme? Nous sommes nés dans le noir, pourquoi la mort ferait-elle la lumière? À trop faire l'homme, on perd sa féminité. On devient soldat, thuriféraire ou banquier. Toutes les techniques de vivre n'y font rien, un homme reste bête face aux fleurs. J'en ai même entendu qui leur parle en bébé.

Le hasard et l'habitude se font complices ou se combattent, le temps se partageant les bleus ou les suçons. Je suis né près d'une gare. Il y a toujours un train qui part au fond de ma poche, un rêve qui déraille dans le trou du cœur. L'été se désapprend plus vite que l'hiver. Le ciel est à l'orage. Les nuages sont d'immenses brouettes qui déchargent leur eau. J'attends le feu Saint-Elme et les oiseaux de feu, la grand-messe du ciel et la colère du vent. J'avale de travers la parole des dieux. Je m'étouffe à boire un vin de ronces amer. L'idée du monde a remplacé le monde. Y a-t-il encore une forme de vie intelligente chez les hommes? Le jour vient où les abeilles butineront des roses de plastique. Nous y sommes. Un seul mot s'envole et la phrase perd son sens. Il y a deux jours que je le cherche en vain. Peut-être qu'un oiseau lui a prêté ses ailes, qu'un ruisseau l'a caché dans un tas de galets, qu'un arbre dans ses feuilles lui a fait une place. Peut-être qu'un enfant joue à la balle au mur avec quelques voyelles, que le mot os mord un chien, qu'une valise pleine de lettres traîne aux objets perdus. Le train des mots déraille quand il manque une gare.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

Publié dans Prose

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