Henry David Thoreau

Publié le par la freniere

Henry David Thoreau

Cueilli aujourd’hui du pissenlit automnal et du pissenlit commun. Certaines épouses de fermiers utilisent les cendres blanches des épis de maïs à la place du carbonate de potassium. Une clôture faite avec des racines de pin blanc a quelque chose d’intrigant. Il y en a, ou plutôt il y en avait une (car elle a été renversée dans le fossé cette année) sur la route menant au pont de Hubbard, que je voyais là depuis plus de vingt ans. Elle était presque aussi indestructible qu’un mur et nécessitait sans doute moins de réparations. Elle était légère, blanche & sèche de surcroît, et ses formes fantastiques étaient agréables à mes yeux. On n’aurait pas cru qu’un arbre eût des racines aussi enchevêtrées & noueuses. Dans certains cas, ce n’est qu’un vulgaire entrelacs. Par exemple, lorsqu’elles s’entrelacent à la surface d’un marais, elle ressemblent vraiment à une clôture posée à plat, avec ses barreaux qui se croisent selon des angles variés et des racines qui poussent sans cesse autour d’autres racines, un phénomène rare hors du sol, et cela laisse des ouvertures carrées, en forme de diamants ou triangulaires – un peu comme une véritable clôture. C’est extraordinaire de voir à quel point ces souches & leurs racines sont blanches & propres, aucun lichen ou très peu ne pousse dessus. Elles sont préservées de toute décomposition. Les différentes ramifications des racines se mêlent sans cesse les unes aux autres, au point de former des figures grotesques, et de ressembler parfois à des harpes grossières dont les cordes lorsqu’on les choque produiraient en résonnant une sorte de musique, comme si l’esprit de la terre lui-même en jouait. Parfois, les racines sont d’une légère couleur vineuse par endroits, une teinte vespérale. Aucune clôture ne saurait être trop longue pour moi quand il s’agit d’étudier chaque souche individuellement. Sur le même temps, des rochers auraient été couverts de mousse. Peut-être ont-ils poussé les uns dans les autres, afin de tenir plus solidement.

C’est maintenant la saison des pommes sauvages. Je les cueille comme un fruit sauvage, natif de ce coin de terre, fruit de vieux 298 ans, arbres qui ont commencé à mourir alors que j’étais petit garçon et qui ne sont pas encore morts. Au vu de l’arbre, on ne s’attendrait pas à ce qu’en tombe autre chose que du lichen, mais une fois dessous, votre confiance est récompensée en découvrant le sol jonché de ce fruit plein de vie. Seul le pic-vert le fréquente, le fermier l’ayant désormais déserté, car c’est un homme de trop peu de foi pour aller regarder sous les branches. C’est une nourriture pour marcheurs. Parfois, les pommes sont rouges à l’intérieur, d’un beau rouge, une nourriture féerique, trop belle pour être mangée; pomme du ciel vespéral, des Hespérides.

Cet après-midi, j’ai entendu un grillon isolé chanter et striduler sur une berge; le seul que j’aie entendu depuis un bon moment, comme un écureuil ou un petit oiseau. Un chant bien net & perçant, si bien que j’imaginais qu’il s’agissait d’un merle d’Amérique nocturne, chantant en ce soir de l’année. C’est une mélodie fort belle & poétique pour un si petit chanteur. Je n’avais jamais entendu de grillon qui ressemblât autant à un petit oiseau. C’est un air remarquable: le chant de la terre. Il faut se souvenir de cette herbe délicate, sèche, ondoyante, duveteuse que j’ai vue hier, et que j’ai associée à l’automne. Les herbes sèches ne sont pas mortes pour moi. Une forme élégante possède autant de vie à une saison qu’à une autre. Je remarque que, partout dans les pâtures, de minuscules et jeunes molènes constellent le sol, avec juste quatre ou cinq feuilles plates & des racines qui ressemblent à des fils. Elles ne sont pas plus grosses qu’une pièce de quatre pence et se comportent comme le seigle & l’herbe d’hiver qui prend racine à l’automne pour se préparer au printemps. Ces petites choses ont réservé leur place pour la saison suivante. Elles ont une petite boulette de coton ou de duvet en leur centre, prête pour le départ, dès les premiers jours du printemps. Le pissenlit automnal? est encore chatoyant. J’ai vu un vieil os dans le bois, recouvert de lichen. Cela ressemblait à l’os du squelette d’un vieux colon, un petit animal venait de le ronger & j’ai clairement vu les marques de ses dents. La nature se montre inépuisable quand il s’agit de débarrasser la chair des os et de les faire retourner à la poussière.

Henry David Thoreau

Publié dans Les marcheurs de rêve

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