Le réel a supplanté le rêve

Publié le par la freniere

Malgré mon loup, mes chats et les coyotes, je cultivais des poules, des lapins et des pommes. J'ai quitté la campagne pour un bout d'asphalte où les plantes respirent de l'exhaust à plein pots d'échappement. Dorénavant, je me contente de manger des légumes sans savoir d'où ils viennent. Je bine avec des mots la terre blanche des pages. Des virgules y poussent dans l'herbe des syllabes. J'aurai tenté d'écrire à ras du sol et de tremper dans l'eau d'érable la madeleine de Proust. J'ai toujours écrit au contact des choses, de la nature, des bêtes, des montagnes, des sources, mais qu'écrire dans ce trou perdu où l'on adore les skidoos, les courses de minounes, les seins siliconés et la télé-réalité. J'ai des mots trop petits pour la grandeur du monde. J'arpentais les ruisseaux à grandes enjambées. Aujourd'hui, j'avance à petits pas frileux dans le ghetto des rues. J'habite au bord d'un lac aux vagues odeurs de frites et d'essence à bateau. Les reflets du soleil sur le chrome des hors-bords sont des pétards mouillés. On ne voit plus les étoiles. Les lampadaires Dell ont remplacé la lune. Moi qui aimais tant le chant des ouaouarons et les aurores boréales, je dois dormir un bandeau sur les yeux et des bouchons d'oreille sur mes rêves en sourdine. Les livres ont remplacé la luxuriance des forêts. Au lieu de cueillir des fraises, je trie maintenant les ombres. Je m'ennuie du foin d'odeur caressant les mollets, des épines égratignant la peau, des feux follets qui m'indiquaient la route, du fil de l'air aiguisant les fougères, du sursaut des couleuvres, de la lenteur des bœufs, de la naissance des seins, du décolleté de l'air, des arpèges d'oiseaux, des phalènes aimantées par la lueur des lampes, du carré de fraîcheur que se partagent les vieux, de l'ombre des cerisiers où se disputent des merles, de la blancheur des neiges, du vert des collines, des verbes de Regain que conjugue Giono, des vers sous la terre, de la sève sous l'écorce, de l'écriture des mains, de la dentelle des gestes, des routes qui deviennent un sentier de montagne, des rivières gonflant l'estuaire d'un fleuve, de la pompe rouge du cœur, des artères du temps que pulsent les saisons, des os du squelette qui soutiennent la chair, des batailles de basse-cour et du poil des chevreuils, du pointu des ronces qui écorche leur peau. À travers le chahut, je dois me contenter d'une voix sans parole. Le temps manque d'épaisseur entre les murs de béton. Mes phrases ont le cœur gros dans les nuages de l'âme. Il en va d'un village comme des gens qui l'habitent. Il faut s'incorporer à leur insignifiance, au verre des écrans, à la froideur des chiffres, aux remugles d'huile et de gasoil. Je suis né à Beloeil, un village champêtre devenu trop vite une immense banlieue dans les années soixante. Un centre d'achats a remplacé les champs de blé ou de luzerne. Leurs pâturages devenus des cimetières d'autos, les vaches ont disparues. Où sont passées mes tortues d'enfance, mes œufs de buse ou d'alouette? On a bâti l'école sur nos cabanes dans le bois. Quand les églises se sont vidées, la musique punk a remplacé le grégorien. La poésie est mon latin d'église, l'espéranto des pauvres. À l'ère du numérique, où sont passés les vrais rebelles et leur âme d'apache? Comme du temps de la revue Tel Quel, la forme a remplacé le fond. Les mots sont devenus phonèmes. Le réel a supplanté le rêve. Les mots sont anémiques quand ils perdent leur sens comme l'homme son sang. Je ne rêve plus en dormant. Je ne dors presque plus. J'ai une mine de crayon coïnçée sous la paupière. J'arpente les zigzags. Je pique les continents du bout de mon crayon pour qu'ils s'alignent sur la page. Je suis un mouton noir prenant les sens uniques à l'inverse des foules, un maverick sauvage s'échappant du round-up. On arraisonne le rêve au lieu de raisonner. Les pupilles brillent à peine dans le coffret des yeux. Rien n'a changé pourtant des escales amoureuses, des routes provisoires, de la mort à venir. La neige absorbe la lumière comme le buvard boit de l'encre et l'ardoise la craie. Les mots qu'on m'a appris se vident et se remplissent. Ils roulent comme des cailloux dans le fond d'un ruisseau. Ils volent entre les lignes et s'assemblent à nouveau, portant le poids des choses dans la parole de l'homme.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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gertie 03/04/2017 18:19

On ne voit plus les étoiles. Les lampadaires Dell ont remplacé la lune.... mais comment vivre sans ce coin de ciel ?