Dans un corps vide

Publié le par la freniere

Les yeux trop pleins de choses ne voient pas l’horizon. Trop de mots se perdent dans les bulles du bruit. Trop d’images s’effacent. Le réel ne vaut rien s’il interdit le rêve. J’avance dans ce que j’ai perdu pour trouver l’inconnu. Un petit vent caresse les arbres et un oiseau rafraîchit l’air. Sans âme, sans amour, le cœur bat dans un corps vide. À force d’enjamber les larmes, la route s’est noyée. D’une frontière à l’autre, on porte tous nos accessoires de réfugiés. Quêteur d’absolu, je traîne en plus d’un guichet de banque à l’autre mon attirail de pauvre. Il faut des ruses de vivant pour affronter la mort, protéger l’âme avec des mots sans craindre de se brûler. On ne reconnaît plus ses frères. Les masques poussent à même la chair. Partout les délateurs avancent dos à dos. Chaque homme dans la foule n’est qu’une portion de mur. Nous sommes tous à la même enseigne. Être des hommes avec les hommes, est-ce si difficile ? Les belles années passent sans vaincre la laideur.

L’eau s’achète et se vend. Les larmes des enfants servent de sel aux tyrans. On compte la recette en omettant le déficit du cœur et les laissés-pour-compte. On piétine les herbes qui poussent sans permis, les fleurs sauvages, les orties. À tant tirer sur les ficelles de la haine, toutes les marionnettes se valent. On plante des épines sur la peau des mots nus, des bombes dans les gares, des mines dans le désert, des aiguilles souillées dans les veines encore bleues. On s’accroche aux clous du Christ, aux sourates d’Allah, au bruit des tiroirs-caisses sans trouver la lumière. On reste là sans voix, les nerfs en boule et les jointures à vif en nous mordant la langue, le petit pain des jours émietté dans l’absurde.

Quand les paupières se ferment, je garde ouverte la main des yeux. Je n’ai pas besoin d’un Dieu pour regarder la mort en face. J’ai besoin d’un poème pour remercier la vie. Je n’ai pas besoin de lois pour reconnaître un juste. Je n’ai pas besoin de pardon. J’ai besoin de beauté, de bonté, de bon temps. Je n’ai pas besoin de signes de croix, de salamalecs, ni de génuflexions. Le coude à coude du partage est un acte sacré. Je n’ai pas besoin de cash mais de chaque grain de sable, chaque goutte de pluie, chaque plume d’oiseau, chaque feuille d’un arbre, chaque atome d’atome, chaque pulsation de vie.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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