Montréal

Publié le par la freniere

Montréal

Mon Montréal à moi, c’est celui du monde ordinaire, que je transportais d’un bout de rue à un autre, à travers les quartiers de la ville, lorsque je faisais du taxi pour payer mes études et faire vivre ma petite famille. C’est celui des Cantouques de Gérald Godin, avec «les crottés, les Ti-Cul, les Ti-Casse, les Ti-Noir, les cassos, les feluettes, les gros-gras, ceux qui se cognent les doigts avec le marteau du boss». C’est celui de L’Hiver de force de Réjean Ducharme qui déambule à travers le parc Jeanne-Mance en broyant «le noir des arbres nus dans la nuit de la première herbe». C’est celui de Jean Corbo qui saute avec sa bombe à seize ans, un 14 juillet. C’est celui d’Huguette Gaulin qui, à 28 ans, s’immole par le feu, au mois de juin 1972, sur la Place Jacques-Cartier, pour protester parce qu’ «on a détruit la beauté du monde». C’est celui de Victor-Lévy Beaulieu qui fait déambuler son homme-cheval dans les rues de Morial-mort pour exorciser son mal de vivre. C’est celui de Maryse de Francine Noël marchant avec ses souliers à talons hauts dans la neige molle, avec sa galerie de personnages sympathiques, intellectuels passionnés de politique, féministes tourmentées et poètes rêveurs, gravitant tous autour de l’UQAM naissante et de l’École des Beaux-Arts. C’est celui de Gaston Miron traversant le carré Saint-Louis en discourant tout seul dans sa tête et en croisant sans doute Dany Laferrière assis sur un banc du parc en train d’écrire son premier roman. C’est celui de la rue Sanguinet de Claude Dubois et de la rue Saint-Vallier de Beau Dommage, celui des Belles Sœurs de Michel Tremblay sur le Plateau Mont-Royal et d’Émile Nelligan enfermé à Saint-Jean-de-Dieu, et celui du Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, où Florentine Lacasse travaille comme serveuse dans un restaurant bas de gamme de Saint-Henri. C’est celui de Josée Yvon, décédée elle aussi trop tôt, de Michel Garneau, longtemps voisin de Leonard Cohen, près du parc des Portugais, de Michèle Lalonde qui me fait pleurer chaque fois que j’entends son Speak White. Et de tant d’autres que je n’ai pas vus ce soir sur le pont Jacques-Cartier tout illuminé de ses mille feux.

Jacques Lanctôt

Publié dans Poésie du monde

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