Un peu de météo

Publié le par la freniere

La fonte des neiges a rouvert le sentier avec tout au bout la vieille cabane à sucre, l'appentis délabré usé par la pluie des années, ses planches vermoulues qu'habitent les fourmis, ses bêtes invisibles aussi réelles qu'un fantôme dans la tête d'un enfant, ses courses d'écureuils, de gnomes et de souris, ses dindons sauvages pavanant comme des clowns ou des fous de village. Ce bâtiment ressemble à un moulin à vent, mêlant ses crissements de poulie aux croassements noirs des corbeaux. Sa beauté aimante les peurs qui nous hantent. Le Grand Meaulnes n'est pas loin, Bozo sur son radeau, les semenciers qui marchent, Golum et le Hobbit. Le sang coule dans l'homme et la sève dans l'arbre. Il pleut depuis deux semaines. Les rivières débordent. Les rives se débondent et l'eau mange les rues. Chassés de leur maison, les hommes vivent en bandes. Ceux qui travaillent dans les érablières n'en peuvent plus. Ils ne désentaillent plus en raquettes, mais en bottes à vache, pleines de bouette, de sloche et de gadoue. Chacun de leur pied pèse une tonne. La neige a fondue trop lentement. Les galeries penchent vers l'avant. Les vieilles granges s'écroulent. Libérés de l'école, les enfants s'encanaillent. Je me souviens qu'à mon enfance, au temps de la débâcle, nous allions parfois à l'épicerie en chaloupe verchères. Nous rêvions de radeaux et de bateaux de pirates. C'était avant qu'on fasse sauter les embâcles à la dynamite. Ça grondait ferme à l'île Gohier, à la jonction du Richelieu et de la petite rivière Montréal. L'une se rendait au Lac Champlain et l'autre se jetait dans le Saint-Laurent. Ici, le niveau d'eau du lac est stable. Il n'a pas vraiment baissé depuis deux ans. Les petites plages autour du lac ont presque toutes disparues, pour le plaisir des pollueurs en bateau et l'ennui des enfants et des pêcheurs de rive. Il faut être pieds nus pour atteindre les quais. Bientôt, on ne verra plus le lac. On construit des condos qu'on ne réussit pas à vendre. Il faut bien que les crosseurs de la construction s'engraissent sur le dos des travailleurs sans carte. Ils font élire les maires pour changer les règlements de zonage. Tout se décide à coups d'enveloppes brunes ou d'ignorance crasse. Les béni-oui-oui élisent l'un des leurs. Les petits coqs de village sont fiers d'être les valets du capital. Ils baisent la piasse, remplacent les bords du lac par de futurs taudis, la cime des montagnes par des éoliennes géantes, les parcs à chevreuil par des cimetières d'autos. Des milliers de skidoos dénaturent la forêt. Les quads voyagent en bandes et font fuir les bêtes. Devant tant de bêtise, il arrive qu'un caribou s'énerve, qu'un ours attaque l'homme. De tout temps, les oiseaux ont chié sur les statues. C'est un grand malheur d'être intelligent dans un village de province dirigé par les radios-poubelles. Les rêveurs doivent marcher sur la pointe des pieds. Dans les palabes des écrans, les fausses nouvelles et les nids de poule, il faut parfois crier pour se sentir en vie.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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