Un prince de l'esprit

Publié le par la freniere

Un prince de l'esprit

Dans son univers fabuleux mon ami Claude Haeffely était un Prince de l’esprit, vivant, avec la comtesse de Rosemont, dans son château de Rien sur mer aux mille et une chambres que n’importe qui pouvait occuper n’importe quand.

Ainsi fut son époustouflant trajet depuis la France éternelle et le rodéo américain, se vouant à toute force créatrice, la passion du dépassement, empruntant la voie surréaliste, un imaginaire burlesque, caustique, révolutionnaire, toujours en mutation.

Si l’on connaît ses écrits publiés, ses recueils fantastiques transmués en livres d’artiste et, pour un cercle restreint, les albums de son Journal dessiné publiés par Marc Desjardins au Temps volé éditeur, et son implication dans la bande dessinée d’avant-garde avec des scénarios illustrés un temps par ses amis, il y a un Claude Haeffely effervescent qui sortit de sa chrysalide.

L’Atelier du chiendent s’étiolant, Claude Haeffely reprit plumes et crayons de couleur, se lança dans l’entreprise des carnets, petit format de poche, une histoire folichonne, émouvante, illustrée d’étonnants dessins, collages, souvenirs, photos. Il les offre autour de lui en échange d’un carnet du destinataire; une littérature souterraine naît ainsi, des écrivains, des artistes connus ou imprévus, entrent dans le jeu; une émulation communicative a provoqué un échange de plusieurs centaine de ces petits bijoux d’humour et d’amour.

Petit à petit, Claude Haeffely se révèle être un dessinateur incisif, un caricaturiste mordant, un coloriste provocateur, ingurgitant toutes les formes de l’art, les mimant, les triturant, les célébrant. L’homme est un insomniaque, depuis toujours : toutes les aurores le trouvent déjà à sa table. Une mémoire furibonde depuis l’enfance marine, sa passion pour l’art et la littérature marginale, l’amènent instinctivement à une fusion entre bande dessinée, littérature et sismographie de la société.

Ces dernières années, il se limitait à des suites de planches dessinées, ornées de textes parfois lapidaires, tanguant entre cocasseries et critiques de la société. Il fait revivre tant l’Atelier du chiendent que de celui du Bouchon, ainsi nommé pour son usage de bouchons de bouteille de vin comme étampes. Des fois, l’histoire prenait le pas, débordait sur tout. De rares destinataires privilégiés, il se mit à étendre ses correspondances, photocopiant l’original pour le colorier et personnaliser le tout. Ainsi tous et toutes, nous recevions un exemplaire unique.

Il est de la lignée des grands animateurs culturels avec des faits d’éclats mémorables, depuis la Semaine de poésie en 1968, Poésie Ville ouverte en 1983, à la Bibliothèque nationale du Québec, son impulsion pour le bouleversant film de 1970, La nuit de la poésie, sa contribution à penser un musée de la littérature, illustrée par des expositions consacrées à Claude Gauvreau, les Éditions d’art Erta de ses amis Giguère et Tremblay, la reliure d’art, la photographie telle celle de Gabor Szilasi, font de lui un créateur des plus polyvalents; l’avenir nous offrira de lui un kaléidoscope inventé, post-réalité assumée, d’une sensualité échevelée, avec des drôleries qui ne cesseront pas d’étonner.

Les Rencontres des Poètes de Port-Royal 1998-2008, dont il était l’un des plus fidèles participants autour de Patrick Coppens, m’ont permis de souvent le filmer; la captation, à minuit juste, à la lueur des chandelles, de la lecture de tous les textes de son livre Minuit Jules, demeure pour moi, un moment d’extase .

Jadis, devant une gravure d’un château de « prince que nous n’habiterions jamais », avais-je proféré, Hubert Aquin de rétorquer : « Si nous avons quelque chose des princes, c’est l’esprit » et Miron, dans un éclat de rire, de s’écrier : « C’est ça, nous sommes des princes de l’esprit » Pour moi, il incarne parfaitement un Prince de l’esprit. Claude Haeffely a aimé et fait grandir le Québec.

Gaëtan Dostie Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie

Texte lu à la cérémonie funéraire de Claude Haeffely, 13 mai 2017

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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