La même source

Publié le par la freniere

Quand les géants vacillent sur le socle du monde, les nains se perdent dans leurs bottes de sept lieues. Où bat le sang? Où bat le temps? Où va le chant? Où va le vent? Où vont les cris des suppliciés? Où bat le cœur des mal aimés? Où vont les larmes des enfants? La même source coule en chacun. Mal assumé, mal assuré, j'ai la rougeur des timides. Imitant la luciole, je craque une allumette dans l'aube violacée. La façon dont j'écris, je peine à redonner un sens aux mots de la tribu, aux pièces du puzzle. Il pleut du sens sur la rocaille des syllabes. Des caresses se perdent et saignent dans un buisson de griffes.

Les mots se forment et se déforment. La chair cicatrise sous les points de suture. Les enfants meurent sous l'uniforme, la cravache, la cravate et le treillis de guerre. Les rainettes vertes ont cinq doigts et la larve d'agrile squatte sous l'écorce des bouleaux. Les achigans manquent d'air parmi les algues bleues. Les bas de laine sont rongés par les termites bancaires. Les fleurs ont un parfum de cendre et les sentiers se perdent en rubans d'asphalte.

Il existe des lieux que l'on porte avec soi. On ne quitte jamais vraiment les maisons vides. Des odeurs persistent. Des ombres font de l'ombre. Chaque mémoire agrandit les secondes. La mort n'est pas qu'une tache de sang. Elle dépasse l'entendement. À la merci des poings et des virgules, le temps étire ses longs bras dans les points de suspension et l'infini s'étale entre les parenthèses. Le chant des oiseaux et le bruissement des insectes rapiècent le silence. Feuille à feuille, le vent perd de sa voix et s'étend sur la rousseur du sol entre le rouge et l'or.

Pour échapper à l'hébétude ambiante, je rêve d'un grand lit où repoussent les feuilles, les bourgeons et les fruits, d'un lieu où les prèles arborescentes colonisent les choses, les immeubles et les meubles, où les abeilles essaiment dans les banques, de lierre s'enroulant aux rampes d'escalier, de ginkgos remplaçant les poteaux. Il a neigé cette nuit. En octobre, l'hiver pointe son nez et repart aussitôt, laissant pour quelques heures une blancheur éphémère, une gaze paresseuse flottant sur les hameaux. Les arbres chichiteux n'ont déjà plus de feuilles. La rosée mouille les nids secs. Les maisons fument déjà dans leur jupe de bois, la pipe sur le toit et les yeux enneigés. Il me revient alors des souvenirs d'enfance. Il n'y a pas que Rome qui possède sept collines. Le saint-Hilaire aussi. Elles s'accotent l'une sur l'autre autour du lac Hertel. J'y passais mes journées.

Le paysage du village décourage les yeux. Tout a l'air pas vrai. Il est difficile d'éviter les sirènes commerciales, les couacs télévisés, les grondements des moteurs, les mensonges politiques. Dans cet univers de poupées gâtées rien n'est fait pour les pauvres. Le monde courbe l'échine. Chacun navigue sur un écran. Où l'on bredouille des textos, je goualante à pleine gueule.Quelques notes de blues, quelques mots d'une chanson mènent plus loin que les dernières nouvelles. Je marche sur la terre, les pieds appuyés sur ses épaules de pierre. J'ai besoin de marcher, d'aller dans la montagne errer sans but. Il y a dans la forêt une sorte d'apaisement. C'est comme un coin d'enfance. Les saisons y survivent aux raisons.

Si je n'ai pas d'I-pad, c'est pour écouter la pluie faire chanter les roseaux, le babillage des oiseaux, le ruissellement des eaux, les fleurs qui pétalent sur le vélo du vent, les guêpes piquant l'azur, les bêtes, les insectes, les nuages méditant dans la pensée du ciel. Je suis pour le soleil, l'eau sauvage, les ronces, le souffle court d'une musique à bouche. J'ai grandi près des murs pour mieux m'en éloigner. Je ne suis jamais là où les autres s'assemblent. J'aurai passé ma vie à faire les cent pas, les portes qui s'ouvraient ne m'offrant que l'ennui.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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