Guillevic ou la tendresse des choses

Publié le par la freniere

« Pitié pour les bêtes

Qui n'ont pas de nuit. »

À ceux qui ne savent pas mieux communier que communiquer, il reste les indispensables tentatives inutiles, les balbutiements chauds de la poésie. Un jour j'ai découvert Eugène Guillevic et j'ai décidé de passer le pas, de changer de pays. Un domaine aussi accueillant que sombre, aussi austère que flamboyant s'est ouvert à moi. S'est ouvert en moi. Une forêt à cultiver avec mes yeux. Des flèches à affiner avec mes tripes. J'ai décidé de « vivre en poésie » comme il dit. « C'est alors qu'a dû commencer l'aventure : aimer les choses, aimer le monde, m'adapter à lui, retenir l'instant, cultiver en moi la joie, malgré… vivre en poésie avant même de le savoir. Je n'étais pas "gâté" si l'on pense à la pauvreté de mon milieu, à la dureté de ma mère, à l'indifférence de mon père. De là ce besoin d'être dans la solitude, avec les choses, dans les choses. » Un mot pour ce qu'il est Le cœur simple des choses. Leur tendresse. Les astres froids de l'univers sont des nids d'oiseaux. La pierre pour ce qu'elle est, une mémoire de peau. Et le brin d'herbe pour ce qu'il est, un brin d'herbe, autrement dit un château. Un mot pour ce qu'il est, un simple couteau à bois qu'il faudra dompter, modérer, apprivoiser, avec qui il faudra maintenir à la fois une distance perpétuelle et une proximité bienveillante si on veut avoir une chance de tailler avec, de sculpter avec, un simple et unique petit bout de vrai.

« L'horizon et moi

Nous avons de quoi nous taire.

Nous laissons le brin de paille

Se raconter. »

Il a appris, Eugène Guillevic, parce qu'écrire est un chemin, et j'apprends avec lui, à ne pas faire dans le beau, à ne pas faire des phrases, ni des discours, ni des déclamations, encore moins des hymnes pour écrire un poème. Il a appris à se faire tout petit pour atteindre la grandeur des choses, l'immensité du bruit de l'eau dans une fontaine, d'une feuille d'ortie, d'un instant.

« Il a parlé parfois plus haut que lui.

Pardonnez-moi. »

L'anti-mépris L'immensité d'une vie d'homme aussi. Des enfants trop seuls, comme il l'a été. De ses frères humains, prolétaires de la terre, comme d'où il vient. Des hommes et des femmes, victimes des guerres, du siècle, qu'il a traversé lui aussi.  Il a mis sa main dans toutes les mains, tendue ou non, ouvertes ou pas, de la misère aux fonctionnaires, des communistes à Drieu la Rochelle, des caporaux aux communards. Il est l'anti-mépris. Il savait se battre, mais toujours en frère. Il avait traversé assez d'obscurité pour donner sa chance à la lumière.

« C'est à ceux qu'on rencontre,

À ceux qui ont visage encore,

Qu'on demande pardon

Pour ceux qui n'ont en plus. »

La petite force de vivre On en a trop fait ou pas assez avec lui. Il n'est pas que le poète breton, ou que le minimaliste, ennemi de l'image, l'anti-surréaliste, ou seulement ce bonze de granit à la portée des enfants. N'en faites pas un monument, ni un cliché, ni un cadavre. Lisez-le simplement. Lisez Terraqué ou les anthologies de son Art poétique chez Gallimard. Lisez Possibles futurs, ou Ce sauvage, ou Du domaine. Vous verrez comment, avec persévérance et application, comme un artisan, une couturière, il a ramené les mots dans le cœur battant du monde, de la ronce à l'aurore, dans le silence de chaque mort et de chaque naissance. La petite force de vivre.

« Je vous donnerai des poèmes

Où vous vivrez

Comme l'olivier

Vit dans sa terre.

Vous y gagnerez

De faire vous aussi

Vos olives. »


 

Thomas Vinau sur Bookwitty


 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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