La tendresse des abeilles

Publié le par la freniere

Mon encre passéiste s'éloigne de la ville. J'ai peur des bombes et de l'acier, du plexiglas et des monnaies, de l'essence et des bavures du progrès.Quand la mémoire est en berne, tous les marchands nous bernent. Par peur de vivre, il y a toujours des chômeurs se cherchant une usine, des pauvres misant à la loterie le peu d'espoir qu'ils ont. À fréquenter mon loup, je me suis fait le nez à l'odeur des bêtes. La tendresse des abeilles se manifeste par le miel. L'herbe frémit comme l'écume aux lèvres des chevaux. Les bottines des chevreuils usent le cuir des sentiers. Des feuilles pendent sous les aisselles des arbres. Les insectes s'agitent. Les ailes des oiseaux retiennent la lumière. Le houblon s'enroule aux bouleaux et les caresse doucement. C'est comme un ruisselet qui monte vers le haut, insérant ses crampons dans la verticalité de l'écorce. Quand le houblon se meurt sous les cocotes en fleurs, les bouleaux reprennent vie. Avec le temps, les tiges deviennent troncs. Guidés par la lumière, les arbres avancent vers le haut. C'est d'une saison l'autre, qu'on s'aperçoit qu'ils grandissent. L'élastique des plantes se tend et se distend. Les nervures se tordent. Les racines courent comme les veines bleus d'une main sous la peau de la terre. À chaque orage, la terre se libère d'une attente. Les grandes feuilles poilues s'égouttent sur le sol. La sève reste chaude sous l'écorce. Des œufs crèvent dans leur écrin de paille. Dans les nids au ventre chaud, les oisillons ouvrent leurs becs. La langue râpeuse du vent effleure tout sur son passage. Des souvenirs reviennent plus loin que la mémoire. D'un immense magma commun remontent des odeurs nourricières, une force inconnue, une énergie cachée, une puissance intérieure. À la saison du rut, les bêtes ont les bourses gonflées de sperme, les arbres les fruits gonflés de sève, les plantes les graines gonflées de vie. Bien au-delà des langues, je cherche l'adhérence au monde. Je relis Nietzsche et Bachelard dans l'odeur fauve des forêts.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

Commenter cet article