Le vent bleu

Publié le par la freniere

Le temps qu’on met pour être un homme emprisonne l’enfance. Si vivre était au moins un jeu de cirque, un jeu d’enfant. Malheureusement, c’est devenu un jeu de rôles qui ne sont jamais drôles, un jeu de guerre, un jet de pierres, une roulette russe, une foire d’empoigne où l’on piétine les artères du cœur. Des enfoirés mènent le bal. Quand on pense le monde en termes d’économie, c’est toute l’humanité qu’on appauvrit. Entre ces murs de chiffres, ces écrans, cette pauvreté du cœur, il faut oser poser un regard d’âme sur le monde. Je voudrais vivre pieds nus ou en sandales, en raquettes l’hiver, mais le sang cogne sur des parois de haine. Les poings s’écorchent aux barbelés. Les fleurs tendent le cou pour un baiser qui ne vient pas. Il faut briser la vitre, laisser la vie entrer en masse, penser des choses bien plus grandes que nous. Ceux qui brûlent dans l’ombre ont des mains de lumière. Je ne vois plus très bien et je n’entends qu’à peine, mais je rêve plus haut. Des pays naissent au bout des doigts. Des mers se lèvent sur la page. Je découpe les mots dans mes propres viscères. Pour ce maigre butin, deux ou trois carnets me suffisent, une poignée de crayons. On peut écrire n’importe où, passer de la mesure humaine à l’univers entier, se reconnaître dans les plantes et ne garder de soi que le meilleur. Je suis debout sur le bout de la langue. Je suis un mot que l’on n’a pas dompté. Je fouille le soleil avec un bout de crayon. Je me contente de la bonté d’un arbre, la beauté d’un visage, d’un livre faisant le pont entre le rêve et le réel. L’essentiel est un pain dans la famine qui règne. S’il faut sauver la terre, ce n’est pas pour sauver l’homme, mais la vie qui l’entoure.

Tout petit, je construisais des cabanes dans les bois. Ma vraie vie était là. Je continue avec un bout de crayon. J’habite entre deux pages. J’habite les ravins, les abîmes, les phrases. La force de l’être est plus belle que celle de l’avoir. Sans rêve, on ne vit pas, on ne fait qu’exister. Je veux brûler avec mes livres, toucher la grâce avec des mots, retrouver l’âme de l’enfance, retrouver les sentiers où habitent les anges. Là où les chiens aboient, je voudrais mettre en mots ce qu’entendent les bêtes. Parmi les brouhahas des villes, chaque atome de silence est le cri d’un muet dessinant la parole. À chaque chant d’oiseau, je m’envole plus haut, la plume au bec, le crayon sur l’oreille, un carnet sur la table. Je décachette l’enveloppe des phrases. J’ouvre les lettres une à une pour qu’éclosent les mots. Chaque page est un miracle. Chaque jardin porte la vie. Chaque espoir est aux prises avec l’économie. Si un Dieu existait, il renierait les hommes. Chaque amour doit se battre contre les hommes d’affaires. Un lexique de guerre a torpillé le dictionnaire des rimes. Les mots flottent à l’envers dans le vocabulaire. On nous arrache des mains le manche d’une phrase. On accumule les billets de banque sans voir la catastrophe qu’ils provoquent. On égorge les mots pour en faire des slogans qui serviront à vendre. De la parole, il ne reste plus qu’un os, un cartilage érodé par le temps, une pacotille enrobée de monnaie. Je ne peux plus regarder les hommes sans trembler. Même mon visage me fait peur. La lumière s’évade et se blottit contre nos cœurs. Elle traverse nos rêves et les pages des livres. Elle traverse les ombres sur la pointe des pieds. Le vent bleu de Langevin agite mes neurones. Son Saguenay m’appelle. Ses pas inventent sur la route un traité de la marche. Ma vie se lève dans la nuit soulevée par les mots. Des sécrétions d’enfance me remontent à la bouche, des parfums, des saveurs.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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