Quand les mots sont des balles

Publié le par la freniere

Chaque geste porte en soi le sacré, c’est pourquoi il faut agir par amour. L’homme qui tue pour le profit, un drapeau, une croyance ou par pure méchanceté, c’est son âme qu’il tue. L’acte créateur est le seul qui enrichisse l’homme. Quand l’enfant compte sur ses doigts, il est déjà perdu. Je suis encombré de livres que je ne lirai jamais, de chemises que je ne porte pas, d’idées qui ne sont pas de moi. Viendra un jour où l’on mettra toutes ces choses à la poubelle, autant commencer tout de suite. Le dénuement laisse toute la place à la lumière. Avoir est une maladie. Il faut être pour en guérir. La vie s’est réfugiée dans ma gorge et ma langue, toute une vie d’éponge à boire la lumière, à cracher les pépins, à traverser les ombres. Parmi les lettres éparpillées sur la table, les cahiers, les papiers, se promènent les phrases. Elles trébuchent parfois sur une miette de pain ou bien se noient dans une tache de vin. Elles s’effacent et renaissent. J’en cache quelques unes dans mes poches d’enfant. J’en fais une cabane où rêvent les vieux meubles, là où les planches aspirent à retrouver la terre, les racines, les feuilles. Je vis entouré de sapins, de merveilles, de cailloux. Il faut un peu de poésie pour défier la routine, un peu d’eau pour la soif, beaucoup de tendresse pour chacun. Il y a trop de cicatrices, de manches trop courtes pour la longueur des bras. J’en perds la mémoire. Je dois faire le tri dans le linge sale et retourner les poches, fouiller les craques du divan. Je trouve des cossins, des noyaux, des poussières, si peu de souvenirs. Chaque matin, l’horizon tire un trait. J’y accroche des mots, quelques jurons, quelques baisers, des bonhommes en papier, des pétales de rose, des lamelles d’amanite, des nuages trop rapides pour qu’ils portent la pluie. Aujourd’hui, j’ai pris le bord du bois, le parti des platanes. Je parle au nom des aromates, de la méduse, des galets, de la glaise durcie, de la terre qui nous porte. J’essaie de repérer l’odeur des oiseaux dans les tunnels de verdure. L’automne approche. Divers tons de bruns se mêlent de rousseurs. Les premiers érables rougissent comme des midinettes trop fardées. Un petit vent agite les éventails des fougères. La rosée laisse sur le sol des virgules de lumière.

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Il n’y a rien à éclairer, la lumière est comme une brûlure. Les choses visibles me portent à croire à l’invisible. Les routes qu’on trace pas à pas mènent plus loin que les plus longues autoroutes. Elles mènent à l’intérieur. Elles font s’ouvrir le dedans, éclore l’impossible. L’infiniment grand rejoint l’infiniment petit. À chacun ses goûts, ses lumières, ses ombres. Du zénith au couchant, des solstices du cul aux équinoxes de l’âme, il faut maintenir l’équilibre, trouver sa route comme une ceinture qu’on ajuste, chercher le ciel sans croire à Dieu, comprendre peu à peu à même les saisons. Pour peu qu’on s’éloigne des villes, la terre se remet à parler. Les arbres soliloquent. La pluie remonte la mécanique des odeurs. Le vent tient tête aux jérémiades. Les mots reviennent en force se rasseoir à ma table. Ils sentent l’étable et le gros sel, les vieilles chaussettes mouillées, la petite pluie qui relève sa robe, la sueur et le vent. Ils ravaudent le feu prisonnier de l’hiver. Ils avancent sur la page avec des pas de souris grise. Je leur donne à manger ce qui reste du rêve, des miettes de mémoire, du fromage de tête, des pommes de discorde. Je leur offre ma chaise avec ses paumes ouvertes. Il est temps de congédier les verres, de ranger la vaisselle, de réparer le pain. Il s’agit de faire honneur aux fleurs. L’air étend ses longues mains invisibles sur la maison des hommes. Les volets restent clos, les paupières fermées. Il ne faut pas perdre la tête ni remiser le feu dans la boite à regrets. Je ne suis pas de ceux qui battent leur crayon. Je lui offre ma vie. Je mange avec les feuilles, les animaux, les pierres. Je racole des saveurs dans les greniers aux fruits et bois la sève des images. J’avance à pas de loup baiser les pieds de l’inconnu. Lentement je fais mon trou pour accueillir la lumière. Dans les pays en guerre, les oiseaux meurent plus qu’ailleurs. Les enfants ne jouent plus à la balle. Ils cachent leurs jouets dans les cratères de bombes. Chaque ruelle n’est plus qu’un immense hôpital. Les rues brûlent comme des cotons humains. Le temps vide ses tripes sur les trottoirs défaits. Les arbustes sont tristes et n’osent pas sourire. Chacun se tient la queue comme la crosse d’un fusil. Il faut recoudre à l’infini les vergetures du monde. Que faire pour se rejoindre quand les mots sont des balles ?

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Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Prose

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