Je n'irai pas plus loin que mes chaussures

Publié le par la freniere

Je marche à coté de ma petite voix, je n'irai pas plus loin que mes chaussures.

Je marche à ma recherche, sans savoir si être homme aurait consisté à parler plus haut que les autres ; sans savoir si ma vie valait plus que celle de mes amis, que celle de mes contradicteurs, que celle de mon chat ou celle des tressaillements du silence où s'embusque la Question.

Un jour je partirai, à mon doigt l'anneau de croyance sertissant  ma conscience et le diamant bleu de mes doutes aux mille voix contradictoires.

Chaque pensée, chaque brindille, sera à sa place dans la forêt près du grand arbre, près de la vieille maison et de la pierre abandonnée.

La révolte et la douleur des laissés pour compte, ne seront jamais la parure logique des statistiques. Le sang, les représailles, le malheur, se nourrissent toujours de frustrations et de rêves en berne.

Aux rendez-vous de la désespérance, chaque pierre dressée est la muraille d'un passé portant son chemin de raisons. La fleur et l’océan y meurent noyés au triomphe des famines ; les bébés de la soif aux ventres enflés y ferment des yeux démesurés.

Quand l'homme va sur Mars nourrir sa curiosité, les étoiles l’accusent.

La fleur et le rossignol le savent, ce n'est pas plus l'homme qui fait l'Histoire que l'Histoire qui fait les hommes.

Le vieil Iroquois et mon chat le savent, ce n'est pas la nuit qui endort les consciences, c'est le sommeil des consciences qui tue les vérités essentielles.

Sur mes routes intérieures, les mots respect, bienveillance, justice, amour, cherchent leur voie.

Dans le décompte des rires, sans couteau, sans doigt tendu, je n'accuse personne.

J'habite près de mon cri.

Où que j'aille, le renoncement flétrit les utopies de l'homme debout.

Sur les terroirs d’indifférences, le prédateur fait école, brade, troque sa conscience, reçoit des médailles dorées, oublie les gens de peu et les vies de rien, oublie que notre maison commune s'appelle la terre.

Si un jour on me tuait, pour mes idées ou quelques haines millénaires, serais-je plus important qu'un battement d'aile, qu'une fleur, qu'un bébé orang-outang ? Irais-je plus loin que les ailleurs du Pourquoi et de la Question ?

Je partirai en paix, sans reproches, car tous auraient dû être mes frères.

Dans une rumeur de fleurs sèches, d'enfants sauvages, de quartiers où la tendresse s'est perdue loin de toute espérance dans la furie des porteurs de haine, je parcours la Question. C'est au mauvais terreau que le chiendent étanche sa soif. 

Les temps viennent, ma nuit arrive, je n'irai pas plus loin que mes chaussures.

Où que j’aille,  je serai sans haine.

Je resterai une âme debout parmi les fils des forêts de vie où l'espoir garde sa place, une feuille sous le vent, là où, encore, les enfants chantent les lendemains.  

J’irai, ne renonçant à rien, il me faut vivre et dire ce à quoi je crois.

J'irai, la plume en arbalète combattre mot à mot les maux.

J'irai, recherchant l’harmonie, attendant que ma Mère la Terre reprenne ce qu'elle m'avait prêté.

Je marche, sa petite voix à mes côtés.  

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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