Mordre dans la chair

Publié le par la freniere

Tout petit, je construisais des cabanes dans les bois. Ma vraie vie était là. Je continue avec un bout de crayon. J’habite entre deux pages. J’habite les ravins, les abîmes, les phrases. La force de l’être est plus belle que celle de l’avoir. Sans rêve, on ne vit pas, on ne fait qu’exister. Je veux brûler avec mes livres, toucher la grâce avec des mots, retrouver l’âme de l’enfance, retrouver les sentiers où habitent les anges. Là où les chiens aboient, je voudrais mettre en mots ce qu’entendent les bêtes. Parmi les brouhahas des villes, chaque atome de silence est le cri d’un muet dessinant la parole. À chaque chant d’oiseau, je m’envole plus haut, la plume au bec, le crayon sur l’oreille, un carnet sur la table. Je décachette l’enveloppe des phrases. J’ouvre les lettres une à une pour qu’éclosent les mots. Chaque page est un miracle. Chaque jardin porte la vie. Chaque espoir est aux prises avec l’économie. Si un Dieu existait, il renierait les hommes. Chaque amour doit se battre contre les hommes d’affaires. Un lexique de guerre a torpillé le dictionnaire des rimes. Les mots flottent à l’envers dans le vocabulaire. On nous arrache des mains le manche d’une phrase. On accumule les billets de banque sans voir la catastrophe qu’ils provoquent. On égorge les mots pour en faire des slogans qui serviront à vendre. De la parole, il ne reste plus qu’un os, un cartilage érodé par le temps, une pacotille enrobée de monnaie. Je ne peux plus regarder les hommes sans trembler. Même mon visage me fait peur. La lumière s’évade et se blottit contre nos cœurs. Elle traverse nos rêves et les pages des livres. Elle traverse les ombres sur la pointe des pieds. Le vent bleu de Langevin agite mes neurones. Son Saguenay m’appelle. Ses pas inventent sur la route un traité de la marche. Ma vie se lève dans la nuit soulevée par les mots. Des sécrétions d’enfance me remontent à la bouche, des parfums, des saveurs.

    Avec le temps, la courbe des collines accable mes épaules. Les rides d’un jardin sillonnent mon visage. Mon corps s’est revêtu de la peau d’un poème. Ce qu’on nous prend n’existe pas vraiment. C’est ce qu’on est qui est. Nous ne perdons jamais la vie. Je cherche à reconnaître le visage d’un mot dans la foule des phrases, une vie sans verrou dans le vivier de vivre, une vivance plus large. Le goût du temps réveille les mémoires atrophiées. Là où la pluie se rature à mesure, le sel du non-dit me titille la langue. Je cherche une parole pareille à l’arbre ou au soleil, pareille à l’ouragan ou la tristesse d’un chien, pareille à une éponge absorbant l’infini. J’aurai toujours la langue à l’affût des nuages, les deux pieds dans les plats, les deux mains sur la vie. Chuit ! Chuit ! Le frottement des mots sur la page ou celui des pieds nus sur le sable, c’est pareil. Ça permet d’avancer. L’un mène plus haut, l’autre plus loin. Nous sommes un parchemin où s’écrivent les gestes. Il ne faut pas avoir peur de quitter son corps pour continuer sa route. Chaque visage reflète un peu notre âme. La main qui donne et celle qui reçoit ne sont qu’une seule main. C’est souvent celle qui écrit. Les mots s’embrassent à notre insu. Leurs syllabes lécheuses humectent nos oreilles. Les mots éclatent sur la langue en bulles de savoir. Qu’on arrache des neurones pour en clouer des neuves ne change pas la tête. Il faut refaire à neuf la plomberie du cœur, ouvrir les fenêtres, franchir le mur du temps, retrouver l’odorat dans la danse des parfums, faire giguer les mots sur le plancher des hommes. Il faut le cœur et l’âme pour rejoindre la vie. Tous nos pas antérieurs enjambent trop de morts. Il faut aller de l’avant, de spirale en spirale. Dans la marée de l’encre, les phrases montent et descendent, laissant des mots-récifs, des mots-galets, des mots-épaves sur le sable des pages.

    Quand on marche trop vite, on gaspille l’absolu. Je ne suis qu’une vague dans le fleuve des êtres, un visage dans la foule, un pli d’amour sur la grande peau du monde. Lorsque les yeux s’effacent, les mains apprennent à voir et palpent la lumière. J’écris souvent au cimetière, loin des klaxons et des réclames. J’aime que le silence m’appartienne. J’y fais des trous sonores avec la bouche en cœur, des arabesques de musique. Entre les pierres tombales, je salue de la voix le poème de vivre. Il faut goûter à tout, du baiser des moustiques aux caresses du vent. Au temps de l’abondance inutile, on juge le monde à ses poubelles. Il y a trop d’images étouffées sous la cendre. Dans l’appentis de bois, près du jardin en friche, les outils délaissés témoignent d’un vieux rêve. Ce sont souvent des pauvres qui portent la lumière. Ils ont tiré un trait sur l’appétit d’avoir. Ils marchent sur la terre avec les pas de l’âme. Tout appartient à celui qui n’a rien. Il n’y a que l’homme pour faire une potence d’un arbre le plus beau, en chasser les oiseaux pour en faire une croix. La joie se heurte aux hommes. La haine a le champ libre. Ils se battent pour elle. Longeant le précipice du monde, je me raccroche à la ténacité des plantes. Je lance des mots à tout hasard pour sonder l’infini. On les entend cogner contre un mur invisible. La beauté n’a pas besoin qu’on la regarde. Elle nous prend par la main. Le geste le plus banal devient une caresse. Les bras du quotidien soulèvent l’espérance. Il est intimidant d’écrire sur la page blanche de l’amour. On se prend à rougir avec un bout de crayon, à faire chanter le papier, à mordre dans la chair. Quand les enfants dessinent, ils n’ont pas cette pudeur.

    Jean-Marc La Frenière

       

      Publié dans Prose

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