Chacun porte mille routes

Publié le par la freniere

Chacun porte mille routes. Tous ceux qui prennent le même chemin finissent dans un embouteillage. On demande des papiers à la porte du ciel, des talons de paie, des visas, des diplômes. À quoi bon garder la porte ouverte si tout le reste est fermé. Le paraître cherche à cacher le vide. Chez les plus démunis, le rêve ne dépasse guère la peau du ventre. Tant qu'à mourir vieux, je ne cesserai pas d'être l'enfant qui apprend à marcher. Les choses faites n'ont pas plus d'importance que les choses à faire. Lorsque la vie nous décoiffe, il ne faut pas craindre de friser le ridicule. J'ai du mal à croire que les hommes soient bons. Avec un peu de haine, ils fabriquent des armes et ils se font la guerre pour des bouts de papier. Il n'y a pas que les morts qui règnent au cimetière. Des milliers d'insectes font vibrer l'herbe verte. Le vent ronfle dans les saules, ébouriffant les feuilles. Le monde commence où l'on est. Je ne parle pas de naissance, mais du fait d'être là. Souvent, la nuit, on ne voit rien, mais on entend quelque chose. Une main, un caillou, une plume, c'est un monde complet. Mes bras se prennent aux rêves comme des champignons, des coraux, des croûtes de lichen. Mes yeux s'allument comme des choses éteintes que les mots réaniment. Je cherche mon chemin là où personne ne va. J'appartiens à mon loup dans les forêts qui meurent. Qu'avons-nous fait du monde que nous devions aimer? Quand nous n'y serons plus, les grands mammouths laineux serviront d'épitaphe. Ma tête de mort est bien vivante sur le drapeau des révoltés. Mon sang remonte jusqu'aux yeux. Mes gestes courent après mes mains. Je rêve de soleil dans la nuit des racines et ma parole saigne dans un buisson d'images. Un livre me sert de corps. J'y invente la vie. J'y invite un ruisseau où boivent des oiseaux. Mes poings heurtent sans fin des barreaux invisibles. J'ai des regards de fou sur un lit de paupières, des yeux tout chamboulés aux vagues à l'envers. J'écris pour ces fantômes que le sang rend visibles, les têtes qui tapent contre les murs, les bouquets de fleurs assassinées, les enfants qui courent sous le crachin des bombes.

Le liseron m'attend. L'herbe raconte les saisons. À coups de crayon, à pas de bête, à mots couverts, je vais où la terre parle encore nommer les arbres morts. Un oiseau saigne et signe de son aile le testament du ciel. Un autre s'est caché dans les larmes d'un saule. Le vent lègue ses doigts. Le temps s'allège. Les pas s'allongent qui prolongent la route. Les chiens de l'ordre lèvent la patte et lèchent un os de lumière. Certains jours, on aligne des mots comme autant de compresses sur une jambe de bois. Certains autres, c'est comme du sel sur la plaie, du poivre dans les yeux, des pauvres dilapidant leurs biens. Ce sera la fontaine ou la rose des sables. Ce sera l'églantine, la rose, la rosée. Ce sera le tilleul, la laine, la sueur, le trèfle à quatre feuilles brouillant les cartes du hasard. Je cherche les mots d'avant les mots, les signes d'avant l'homme, le pain perdu des pas. Je trouve l'or du temps dans la maison des pauvres. Dans un monde où règne le profit, la main qui compte importe plus que celle qui caresse, qui dessine ou écrit. J'arrive avec des mots qui tremblent, la faim avec son ventre à sec, la douceur des bouleaux, le sucre et l'eau d'érable. Lorsque les mots n'ont plus de lèvres, les mains restent inconnues, les pieds ne savent plus où aller, les arrière-cours ne sont plus envahies d'herbes folles. Il y a comme un fossé, un décalage entre les choses. On dit guerre et les mots prennent un goût de sang. On dit pain et c'est le blé qui lève. On dit sein et les lèvres font des oh. Je n'arrive pas à croire que toutes les années vécues soient des années perdues, qu'il n'y ait pas une accalmie dans ce monde du profit. On s'accroche à ce qu'on peut, la plume d'un chapeau, la déchirure d'un drapeau, un ver de terre échappé d'une motte, une bouteille à la mer, le hochet d'un enfant. Le ciel éclaire le monde de ses lanternes éteintes. Survivant de la mer, je mourrai noyé dans un dé à coudre.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

Publié dans Prose

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Loubier 28/10/2017 17:22

"Le liseron m'attend" Superbe

Christiane