Le corps du texte

Publié le par la freniere

Les objets dans l'armoire sont le miroir du passé. Les mains s'y retrouvent aussi bien que les yeux parmi les vieux jouets et les rêves trahis. Les mais côtoient les comme. La salive réveille des souvenirs qu'on garderait au sec, des sentiments qu'on garderait pour soi, des pertes et des envies qu'on ne garderait pas. Cela remue dans ma mémoire. Je poursuis à la rame les rivières échappées et trace du crayon les sources mystérieuses. Les larmes de la pluie ont roulé sur le dos des ardoises, le col des tulipes, la joue des pierres tombales, suscitant le désir entre les reins du jour. La terre est une femme s'offrant à la jouissance. Le sol ouvre ses cuisses. L'espace prend du ventre. La peau de l'eau frissonne lorsque sautent les truites. Des bulles d'oxygène remontent à la surface. Les corbeaux s'égosillent dans le murmure des feuilles. La brume s'effiloche en maudissant le ciel. Les bêtes s'accouplent le long des rangs offrant leur sexe au temps. Les brindilles tendent leur ventre au vent. La peau du paysage perd son poil. Le soleil irise les plumes des colverts, le col jaune des colzas. La pluie irrigue les joubarbes,les rhubarbes et les barbes du seigle. Les vers grouillent de vie dans les fentes du sol et la fiente des vaches, les bouses et la boue noire. Le silence des limaces laisse des traces de bave. Les os nagent dans l'eau du corps. J'enjambe les troncs d'arbres, les jambes des clôtures, les épaules de pierre, touchant du doigt le dard des abeilles dans la vulve des fleurs, la tapisserie des mûres que protègent les ronces. Marcheur cérébral dans le cloître des ombres, je remonte la pente pour un peu de lumière. On ne prend pas le large sur un bateau de papier. Les morts ne bandent pas sous la caresse des mots. La sève nourrit l'épine tout autant que la fleur. Quand il meurt, les vers se mêlent aux vers dans le verre du poète. La terre boit son corps. Chaque livre est un petit cercueil, une boite à semences. Le cœur du papier s'imprègne du sang des morts. Il manque toujours un jour au semainier des sentiments. J'ai beau traverser des ombres, c'est la lumière qui m'attire. Je ne sais plus si j'ai vécu ou lu certains chapitres de ma vie. Je resterai toujours l'amant d'une femme disparue, l'amoureux d'une seule femme.

Le ciel s'appuie sur les bras d'un vieux chêne. Ceux qui rasent les murs y laissent des lézardes. L'espérance est en friche sous les yeux des rêveurs et l'espace plus riche. Tout le contraire du cœur chiche des huissiers. Il ne sert à rien de farder les paupières grises des mourants. Le drap sur lequel on naît deviendra un linceul. La mort rôde partout, d'un fil dénudé au pare-choc d'un char, d'une lame de rasoir jusqu'à la tasse à boire, d'une barcasse pourrie à l'angine de poitrine, d'une balle de fusil à la seringue éventée, d'une cartouche de sang jusqu'au vin dans les tripes. Après la pluie, le sol reste spongieux. Il aspire mes pieds comme une immense bouche. J'ai l'impression de marcher dans la bave. Mes traces de pas forment de petits lacs. Quittant les arbres rongés par la migraine, des oiseaux viennent y boire. Avec un bout de ficelle, un trait d'encre au bout d'un vieux stylo, je cherche à ligoter le vent. La ligne de vie s'efface sur la paume des mains. La tête mal vissée sur un bocal d'amour, je dodeline comme un fou sur sa chaise. Balançant d'avant en arrière, je m'affole et m'affale. Je romps les amarres parmi les miettes éparses, la mie des mots sous la croûte des livres, le pain rance des lectures qui trempe dans la soupe, l'huile des mots qui tache le silence. Les verbes se conjuguent avec les marques de dents. Je n'ai pas fait Belles-Lettres. J'ai trempé ma langue dans un alphabet de poussière et d'échardes. Je ne cherche pas grand-chose. Une pluie fine me suffit, deux vieilles demoiselles s'entraidant pour marcher, un bout d'idée mâchouillée par la tête, des breloques inutiles, des pas perdus, l'espace d'un baiser entre deux bouches aimées. Je sucotte un crayon et recrache des phrases et des noyaux de vie. Les mots s'animent sur la page en macules fœtales. Le corps du texte se profile du cortex au papier.

Jean-Marc La Frenière

 

 

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article