Du sel sur la plaie

Publié le par la freniere

Le liseron m'attend. L'herbe raconte les saisons. À coups de crayon, à pas de bête, à mots couverts, je vais où la terre parle encore nommer les arbres morts. Un oiseau saigne et signe de son aile le testament du ciel. Un autre s'est caché dans les larmes d'un saule. Le vent lègue ses doigts. Le temps s'allège. Les pas s'allongent qui prolongent la route. Les chiens de l'ordre lèvent la patte et lèchent un os de lumière. Certains jours, on aligne des mots comme autant de compresses sur une jambe de bois. Certains autres, c'est comme du sel sur la plaie, du poivre dans les yeux, des pauvres dilapidant leurs biens. Ce sera la fontaine ou la rose des sables. Ce sera l'églantine, la rose, la rosée. Ce sera le tilleul, la laine, la sueur, le trèfle à quatre feuilles brouillant les cartes du hasard. Je cherche les mots d'avant les mots, les signes d'avant l'homme, le pain perdu des pas. Je trouve l'or du temps dans la maison des pauvres. Dans un monde où règne le profit, la main qui compte importe plus que celle qui caresse, qui dessine ou écrit. J'arrive avec des mots qui tremblent, la faim avec son ventre à sec, la douceur des bouleaux, le sucre et l'eau d'érable. Lorsque les mots n'ont plus de lèvres, les mains restent inconnues, les pieds ne savent plus où aller, les arrière-cours ne sont plus envahies d'herbes folles. Il y a comme un fossé, un décalage entre les choses. On dit guerre et les mots prennent un goût de sang. On dit pain et c'est le blé qui lève. On dit sein et les lèvres font des oh. Je n'arrive pas à croire que toutes les années vécues soient des années perdues, qu'il n'y ait pas une accalmie dans ce monde du profit. On s'accroche à ce qu'on peut, la plume d'un chapeau, la déchirure d'un drapeau, un ver de terre échappé d'une motte, une bouteille à la mer, le hochet d'un enfant. Le ciel éclaire le monde de ses lanternes éteintes. Survivant de la mer, je mourrai noyé dans un dé à coudre.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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