Avec le temps

Publié le par la freniere

Avec le temps, la courbe des collines accable mes épaules. Les rides d’un jardin sillonnent mon visage. Mon corps s’est revêtu de la peau d’un poème. Ce qu’on nous prend n’existe pas vraiment. C’est ce qu’on est qui est. Nous ne perdons jamais la vie. Je cherche à reconnaître le visage d’un mot dans la foule des phrases, une vie sans verrou dans le vivier de vivre, une vivance plus large. Le goût du temps réveille les mémoires atrophiées. Là où la pluie se rature à mesure, le sel du non-dit me titille la langue. Je cherche une parole pareille à l’arbre ou au soleil, pareille à l’ouragan ou la tristesse d’un chien, pareille à une éponge absorbant l’infini. J’aurai toujours la langue à l’affût des nuages, les deux pieds dans les plats, les deux mains sur la vie. Chuit ! Chuit ! Le frottement des mots sur la page ou celui des pieds nus sur le sable, c’est pareil. Ça permet d’avancer. L’un mène plus haut, l’autre plus loin. Nous sommes un parchemin où s’écrivent les gestes. Il ne faut pas avoir peur de quitter son corps pour continuer sa route. Chaque visage reflète un peu notre âme. La main qui donne et celle qui reçoit ne sont qu’une seule main. C’est souvent celle qui écrit. Les mots s’embrassent à notre insu. Leurs syllabes lécheuses humectent nos oreilles. Les mots éclatent sur la langue en bulles de savoir. Qu’on arrache des neurones pour en clouer des neuves ne change pas la tête. Il faut refaire à neuf la plomberie du cœur, ouvrir les fenêtres, franchir le mur du temps, retrouver l’odorat dans la danse des parfums, faire giguer les mots sur le plancher des hommes. Il faut le cœur et l’âme pour rejoindre la vie. Tous nos pas antérieurs enjambent trop de morts. Il faut aller de l’avant, de spirale en spirale. Dans la marée de l’encre, les phrases montent et descendent, laissant des mots-récifs, des mots-galets, des mots-épaves sur le sable des pages.

Quand on marche trop vite, on gaspille l’absolu. Je ne suis qu’une vague dans le fleuve des êtres, un visage dans la foule, un pli d’amour sur la grande peau du monde. Lorsque les yeux s’effacent, les mains apprennent à voir et palpent la lumière. J’écris souvent au cimetière, loin des klaxons et des réclames. J’aime que le silence m’appartienne. J’y fais des trous sonores avec la bouche en cœur, des arabesques de musique. Entre les pierres tombales, je salue de la voix le poème de vivre. Il faut goûter à tout, du baiser des moustiques aux caresses du vent. Au temps de l’abondance inutile, on juge le monde à ses poubelles. Il y a trop d’images étouffées sous la cendre. Dans l’appentis de bois, près du jardin en friche, les outils délaissés témoignent d’un vieux rêve. Ce sont souvent des pauvres qui portent la lumière. Ils ont tiré un trait sur l’appétit d’avoir. Ils marchent sur la terre avec les pas de l’âme. Tout appartient à celui qui n’a rien. Il n’y a que l’homme pour faire une potence d’un arbre le plus beau, en chasser les oiseaux pour en faire une croix. La joie se heurte aux hommes. La haine a le champ libre. Ils se battent pour elle. Longeant le précipice du monde, je me raccroche à la ténacité des plantes. Je lance des mots à tout hasard pour sonder l’infini. On les entend cogner contre un mur invisible. La beauté n’a pas besoin qu’on la regarde. Elle nous prend par la main. Le geste le plus banal devient une caresse. Les bras du quotidien soulèvent l’espérance. Il est intimidant d’écrire sur la page blanche de l’amour. On se prend à rougir avec un bout de crayon, à faire chanter le papier, à mordre dans la chair. Quand les enfants dessinent, ils n’ont pas cette pudeur.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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